Une gouache de Hergé datant de 1932 représentant Tintin bivouaquant avec son chien Milou dans un décor de Far West a atteint l'enchère record démentielle de 764 200 euros (avec les frais) lors d'une vente de BD organisée le samedi 29 mars 2008 par le groupe Artcurial à Paris.
Le dessinateur belge s'est ainsi hissé dans le classement des artistes les plus chers au monde avec cette gouache et encre de Chine créée pour l'album "Tintin en Amérique" laquelle a été vendue au triple de son estimation.
Ainsi, en moins de 15 ans, la BD est devenue un des domaines les plus porteurs du marché alors qu'elle avait été longtemps considérée comme un parent pauvre de l'art, un peu comme le roman-photo par rapport au roman en littérature. Seulement voilà, à partir du moment où l'art contemporain, via le Pop Art, Warhol et d'autres artistes, s'est servi des symboles de la société de consommation et des icônes de la société, le monde de l'art a subi un bouleversement radical avec l'émergence de collectionneurs nés et ayant grandi dans la prospérité de l'après-guerre et des années 1960. Il en a été de même avec la BD qui a nourri les rêves de millions d'enfants issus du baby-boom entre 1945 et 1955 dont certains sont devenus des amateurs fortunés et qui, à travers des albums légendaires, retrouvent beaucoup de leur enfance heureuse. On avait d'ailleurs eu un avant-goût de cette nostalgie en 1941 avec "Citizen Kane" lorsque le milliardaire Charles Foster Kane dépeint dans ce film d'Orson Welles prononçait étrangement avant de mourir le mot "Rosebud", qui au final était le nom qu'il avait donné au traineau avec lequel il jouait,enfant, dans la neige.
Cette gouache achetée à prix d'or par un homme d'affaires collectionneur féru de BD marque donc vraisemblablement le souvenir de son enfance avec autant de force que peut dégager au plan de la nostalgie un portrait des années 60 de Marilyn ou de Liz Taylor par Warhol susceptible d'atteindre plus de 20 millions d'euros sur le marché.
La BD est ainsi devenue un fait de société à part entière comme en témoigne les enchères soutenues portées sur d'autres auteurs, notamment Enki Bilal, Hugo Pratt, Druillet ou Mézières pour ne citer que ceux-là et pour le prouver, la vente d'Artcurial qui a fait salle comble n'a pas manqué de "cartonner" comme le Corto Maltese de Pratt pour la couverture de l'album "Ethiopique" publié en Italie en 1979 qui a atteint près de 300 000 euros avec les frais, tout comme deux dessins de Bilal pour "La Foire aux Immortels" et "La Tétralogie des Monstres" , enlevés respectivement à 72 000 et 145 000 euros.
On peut gager que la progression spectaculaire de la BD, récupérée déjà depuis longtemps en peinture par des artistes de la figuration narrative, notamment Erro ou Combas, ne s'arrêtera pas en si bon chemin à moins que la récession ne s'aggrave aux Etats-Unis pour toucher l'Europe à son tour, auquel cas ce serait tout le marché de l'art qui serait secoué mais pour l'instant, les collectionneurs semblent plus jamais disposés à jouer gros pour emporter chez eux un joli petit coin du paradis de leur tendre enfance.