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Un artiste baisse de pied lorsque sa main n'est plus sûre (AD)
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Le journal d'un fou d'art
Les fous d'art, ivres de savoir et de découvertes, riches ou moins nantis et sans cesse à l'affût des nouvelles relatives au marché de l'art, forment une belle légion à travers le monde. Sans eux, ce marché n'aurait donc sûrement rien de légendaire. Depuis plus d'une quinzaine d'années, Adrian Darmon a donc rassemblé à travers plus de 2200 pages de multiples anecdotes souvent croustillantes sur les chineurs, amateurs et autres acteurs de cet univers plutôt incroyable et parfois impitoyable.
XIVème Chapitre
Saucissonnage et sauvageons
01 Mars 2002 |
Vendredi 15 mars, peu de trouvailles pour les chineurs au marché aux Puces de Saint-Ouen. L'un d'eux a toutefois trouvé une petite vue de Dieppe par Jacques-Emile Blanche pour la somme ridicule de 450 euros et un autre a mis la main sur une grande nature morte d'un peintre espagnol mort en 1964 pour 2450 euros, au tiers de la cote de ce dernier. Le temps était plutôt humide et avait de quoi inciter à pleurer sur le manque de bonne marchandise quoique d'autres pièces intéressantes ont été vues ça et là, notamment une charité romaine du XVIIe siècle et une vue de la plage de Trouville par A. Defaux, respectivement dans les marchés Jules Vallès et Serpette, mais il fallait payer le prix fort pour les acheter. Rue Voltaire, un marchand a déballé une huile sur panneau représentant une scène galante mettant en scène un homme et une femme jouant du violon d'un élève de Frans van Miéris qu'il a rapidement lâchée pour 3700 euros. En lui demandant si cette œuvre avait été achetée par un professionnel dont la boutique se trouve près de Drouot, celui-ci m'a répondu qu'il ne voulait plus avoir affaire à lui après qu'il l'eût roulé dans la farine lors du dernier déballage au Bourget. « Il m'a eu sur un tableau du XIXe siècle représentant un lac signé d'un peintre écossais réputé que je lui avais montré dès l'ouverture de la foire. Il avait cependant tiqué sur la signature tout en me demandant de le mettre de côté le temps de prendre conseil auprès d'un marchand anglais. Quelques minutes plus tard, ce dernier est venu sur mon stand, suivi du galeriste qui m'a dit que j'avais en face de moi un spécialiste de ce peintre. L'Anglais a examiné le tableau en faisant la moue avant de lâcher que la signature était douteuse. Bref, j'ai fini par vendre le tableau pour des prunes à ce marchand et perdu en fait près de 8 000 euros dans l'affaire car les deux compères se sont entendus pour semer le doute dans mon esprit. J'ai compris la leçon et désormais ce galeriste parisien est interdit de séjour dans ma boutique », me dit-il un brin énervé. Une heure plus tard, en discutant de choses et d'autres avec le marchand qui venait de céder le tableau espagnol cité plus haut, ce dernier m'a appris que son neveu, fils d'un des plus gros antiquaires de la rue des Rosiers, avait été victime d'un braquage organisé par trois malfrats trois jours plus tôt à Saint-Ouen. « Ils sont passés par les toits pour pénétrer dans l'appartement de mon neveu lequel était en compagnie de sa femme et de son bébé. Après avoir ficelé les parents, ils ont fouillé l'appartement en raflant au passage les bijoux et une somme d'environ 6 000 euros avant de les tabasser pour demander où se trouvait le coffre. Mon neveu a répondu qu'il n'en possédait pas et que les recettes de la boutique étaient chez son père en ajoutant qu'il n'avait rien d'autre que ce qu'ils avaient pris. Ils ont alors menacé de couper un doigt au bébé avec une tenaille puis ont filé. Mon frère a prévenu la police qu'elle avait intérêt à trouver ces types rapidement, sinon il se chargerait de mener sa propre enquête et de leur faire leur fête à sa manière », me déclare-t-il d'un ton furibard. Il semble que l'insécurité n'est pas près de baisser à Saint-Ouen où tant d'agressions et de vols à la tire ont lieu chaque semaine. On en vient alors à parler de la hausse de la criminalité provoquée par le sentiment d'exclusion dans les banlieues où vivent tant de familles démunies. « Il faut rétablir le bagne pour ces petites ordures ! », lâche le marchand d'un ton haineux. Je lui réponds que le bagne fait partie d'un passé révolu mais que d'autres mesures de préventions se devraient d'être appliquées. Il y a quelques jours, le père d'un enfant racketté a été tué à Evreux par une bande de petits voyous auxquels il demandait des comptes. Comme quoi, le plus petit incident peut déboucher à tout moment sur un drame.
Faudra-t-il créer des maisons de correction pour remettre les petites frappes sur le droit chemin ? La question se pose maintenant avec plus d'acuité surtout que la justice s'est révélée impuissante à sévir contre un mal pernicieux qui ne cesse d'enfler. Toutefois, si la violence gagne de plus en plus les banlieues défavorisées, c'est qu'il y a quelque part une faillite du système d'éducation tel qu'il existe. A ce niveau, la culture a un rôle à jouer puisqu'elle participe à la connaissance et à l'appréhension de ce que l'homme a de plus sublime en lui, c'est à dire le don de la création. L'art sert à tout le moins de contrepoids à la barbarie et il serait peut-être bon de forcer tous les jeunes âgés de 10 à 17 ans à visiter des musées au moins une fois par mois histoire de les faire sortir de leurs ghettos pour leur montrer des merveilles de l'humanité et leur faire comprendre qu'il y autre chose à voir qu'un univers dominé par la violence, le non-droit, les « tournantes » dans les caves, la drogue, les vols, le racket et le désœuvrement. Mon propos est peut-être utopique mais je pense que la diffusion de la culture est un moyen de combattre l'incivilité et de rendre les gens bien plus réceptifs à l'art. Les chiffres prouvent qu'il y a un lourd déficit en la matière au sein de la population française puisque sur les quelque 20 millions de visites enregistrées par les musées chaque année, 80 % sont à mettre sur le compte des étrangers. Le constat est simple à faire, les Français dédaignent leurs musées et préfèrent en général rester scotchés devant leurs postes de télévision à regarder des émissions souvent débiles et des jeux qui les font rêver stupidement. Ce n'est pas seulement l'histoire de la France qui est à découvrir dans les musées mais aussi celle de l'humanité à travers des œuvres qui ont fait l'orgueil de nombreuses civilisations même s'il faut admettre quelque part que l'art a servi d'alibi pour masquer leurs méfaits. Des visites organisées à l'intention des « sauvageons », terme employé par l'ancien ministre de l'Intérieur Jean-Pierre Chevènement, auraient peut-être le mérite de susciter chez eux des interrogations tant sur le passé que sur le devenir de l'homme quitte à ce que leurs commentaires soient très imagés du genre «T'as vu la meuf au sourire con, on dirait un travelo » concernant la Joconde de Léonard de Vinci. Le propre de l'art est d'être accessible à tous, jeunes et vieux, intelligents ou bêtes, savants ou ignares mais sa force est avant tout de nous interpeller de différentes façons, qu'on se trouve placé devant un bronze de Jean de Bologne ou un tableau style B.D de Combas, l'avantage étant qu'on peut aimer ou pas ce qu'on voit. A dix ans, j'étais plutôt une sorte de petit garnement, forte tête et chahuteur en classe, pas très porté sur les études mais je ne loupais jamais une occasion d'aller seul au Louvre, fasciné et intrigué par les myriades d'œuvres ornant sa grande galerie. Aujourd'hui, je reste plus que jamais passionné par l'art qui est devenu une sorte de drogue dont il est difficile de me passer. A travers ses œuvres, Rembrandt a certainement plus de choses à dire à ces sauvageons que les éducateurs qui, impuissants, baissent les bras devant eux et se disent qu'ils sont irrécupérables. Si j'étais juge dans un tribunal pour les jeunes délinquants, je les condamnerais à une visite bi-mensuelle dans un musée jusqu'à leur majorité et je les forcerais chaque semaine à regarder un programme d'Arte même si au bout du compte certains finiraient par lâcher des jurons du style « nique Picasso » ou « nique Vermeer ». Néanmoins, cela serait déjà un progrès par rapport aux jurons standardisés comme «nique les keufs» ou «nique ta mère»…
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