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Le journal d'un fou d'art
Chapitre :
23 titres
XXème Chapitre
Sous le signe de Bellier
01 Octobre 2003 |
Cet article se compose de 2 pages.
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Vendredi 24 octobre, un froid glacial a régné sur Saint-Ouen où par ricochet les affaires sont restées gelées dans l'ensemble. Venu tôt, Michael dit « le puits de science » a pesté contre un marchand à qui il avait réservé un charmant petit tableau représentant une femme dénudée dans un sous-bois mais ce dernier, peu respectueux de sa parole, l'a revendu à un galeriste parisien un quart d'heure avant qu'il ne passe à sa boutique. Michael, qui n'a rien trouvé d'emballant depuis des semaines, est donc reparti dépité du marché aux Puces en maudissant le marchand coupable de parjure. Dans la soirée, entretien passionnant avec le galeriste Luc Bellier qui me parle de Vuillard avec des accents dithyrambiques. Il connaît le peintre par cœur et ne tarit pas d'éloges sur son œuvre, intimiste à souhait mais étouffante lorsqu'on cherche alors à la pénétrer. Pénétrer la peinture, voilà le propos. Aller plus loin que l'image, se fondre dedans, chercher son sens caché, vibrer et se sentir en harmonie avec le peintre pour essayer de capter ses sentiments et ses angoisses lorsqu'il a créé son oeuvre. Quelle est la signification de l'art pour l'homme ? Voilà une grande question à laquelle nombre d'historiens ont apporté de multiples réponses. Pourtant, il n'est pas si difficile que cela de dénouer le fil de l'histoire de la création qui commence bien entendu avec la préhistoire. Au début, l'art fut immédiatement lié au sacré et les représentations rupestres eurent ainsi un rapport plus qu'étroit avec les croyances des hommes préhistoriques soumis à des interrogations aussi lancinantes que celles qui se posèrent aux yeux des artistes qui leur succédèrent à travers les siècles. Les animaux dessinés sur les parois des cavernes étaient comme les dieux représentés plus tard par les égyptiens dans leurs temples d'autant plus qu' avant tout, ils signifiaient pour la plupart la survie de l'espèce humaine. On a communément admis que les artistes de la préhistoire étaient des sorciers, plus précisément des chamans, qui seuls avaient le privilège de mettre en scène un bestiaire particulier sur les murs du fond des grottes où les hommes, qui demeuraient à leur entrée, ne mettaient les pieds que pour procéder à leurs rites. Des milliers d'années plus tard, les civilisations confectionnèrent essentiellement des idoles créées artistiquement que ce fut dans les Cyclades ou en Mésopotamie alors qu'au quatrième millénaire avant notre ère, l'art trouva un terreau fécond en Egypte ou en Assyrie pour essaimer progressivement vers la Grèce ou la Chine, chaque région développant un style propre basé sur les coutumes de sa population et son mode d'existence. Rapidement, l'art fut considéré comme représentatif des acquis d'une civilisation au point que la guerre suscita la convoitise, le vainqueur s'accaparant les trésors artistiques du vaincu. Il y eut ainsi une lutte d'influence perpétuelle entre les empires qui s'étaient créés, le déclin de l'un entraînant sa soumission par l'autre qui imposait progressivement son art en terrain conquis tout en absorbant le meilleur de ce qui avait produit par les peuplades vaincues. Toutefois, lors de la passation de pouvoir entre Athènes et Rome, les Romains, qui s'était emparés avec gourmandise de la quintessence de l'art grec, ne cherchèrent pas vraiment à développer un art qui leur était propre probablement parce que l'influence exercée par les Grecs dans le bassin méditerranéen était restée très forte et que leur système politique et leur mode de vie continuaient pour eux à avoir du bon. A travers leurs conquêtes, les Romains permirent à leur art d'être diffusé à travers toute l'Europe au détriment des créations locales, mises sous l'éteignoir, puisque les peuples colonisés furent forcés d' adopter leur style. A la chute de l'empire romain, l'Eglise prit le relais en restreignant la production artistique païenne et en imposant ses propres concepts basés sur la construction d'édifices religieux et la création d'œuvres centrées autour de Jésus, la Vierge et les saints. Il y eut durant plus de dix siècles un recul douloureux pour l'art dont la finalité essentiellement religieuse limita la liberté des artistes, autorisés seulement à exprimer leur talent en produisant des œuvres devant répondre aux désirs de leurs commanditaires. Ce ne fut que lors de la découverte de vestiges antiques en Italie que les artistes se posèrent alors des questions au sujet du rôle qu'ils pouvaient exercer au sein de la société. L'étau se desserra progressivement au début du XIVe siècle avec l'émergence de la Renaissance mais les progrès enregistrés reposèrent surtout sur le contrepoids exercé par les princes qui devinrent les mécènes de nombreux artistes lesquels purent alors s'exprimer dans d'autres registres comme la mythologie, l'histoire ou le portrait. L'équilibre entre les rois et les princes d'un côté et l'Eglise de l'autre, redonna un élan salutaire à l'art sans pour autant le libérer totalement. Il fallut attendre la Révolution de 1789 en France puis l'avènement de la bourgeoisie et les progrès industriels en Europe pour lui faire atteindre une autre dimension et sortir enfin des conventions imposées durant des siècles. Au début du XIXe siècle, des artistes comme Delacroix, Turner, Constable ouvrirent la voie à de profonds bouleversements artistiques qui conduisirent à l'avènement de l'Impressionnisme puis du Cubisme, du Surréalisme et de l'abstraction cependant au prix d'un combat éprouvant mené par leurs successeurs contre les arcanes officielles. Avec Picasso et d'autres artistes d'avant-garde, l'art emprunta le chemin d'une grande libération mais aujourd'hui, celui-ci reste encore conditionné par la société au sein de laquelle nous vivons, les artistes restant concernés par l'actualité et les questionnements actuels, notamment au sujet de l'existence et du rôle de l'homme dans notre monde.
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Vendredi 24 octobre, un froid glacial a régné sur Saint-Ouen où par ricochet les affaires sont restées gelées dans l'ensemble. Venu tôt, Michael dit « le puits de science » a pesté contre un marchand à qui il avait réservé un charmant petit tableau représentant une femme dénudée dans un sous-bois mais ce dernier, peu respectueux de sa parole, l'a revendu à un galeriste parisien un quart d'heure avant qu'il ne passe à sa boutique. Michael, qui n'a rien trouvé d'emballant depuis des semaines, est donc reparti dépité du marché aux Puces en maudissant le marchand coupable de parjure. Dans la soirée, entretien passionnant avec le galeriste Luc Bellier qui me parle de Vuillard avec des accents dithyrambiques. Il connaît le peintre par cœur et ne tarit pas d'éloges sur son œuvre, intimiste à souhait mais étouffante lorsqu'on cherche alors à la pénétrer. Pénétrer la peinture, voilà le propos. Aller plus loin que l'image, se fondre dedans, chercher son sens caché, vibrer et se sentir en harmonie avec le peintre pour essayer de capter ses sentiments et ses angoisses lorsqu'il a créé son oeuvre. Quelle est la signification de l'art pour l'homme ? Voilà une grande question à laquelle nombre d'historiens ont apporté de multiples réponses. Pourtant, il n'est pas si difficile que cela de dénouer le fil de l'histoire de la création qui commence bien entendu avec la préhistoire. Au début, l'art fut immédiatement lié au sacré et les représentations rupestres eurent ainsi un rapport plus qu'étroit avec les croyances des hommes préhistoriques soumis à des interrogations aussi lancinantes que celles qui se posèrent aux yeux des artistes qui leur succédèrent à travers les siècles. Les animaux dessinés sur les parois des cavernes étaient comme les dieux représentés plus tard par les égyptiens dans leurs temples d'autant plus qu' avant tout, ils signifiaient pour la plupart la survie de l'espèce humaine. On a communément admis que les artistes de la préhistoire étaient des sorciers, plus précisément des chamans, qui seuls avaient le privilège de mettre en scène un bestiaire particulier sur les murs du fond des grottes où les hommes, qui demeuraient à leur entrée, ne mettaient les pieds que pour procéder à leurs rites. Des milliers d'années plus tard, les civilisations confectionnèrent essentiellement des idoles créées artistiquement que ce fut dans les Cyclades ou en Mésopotamie alors qu'au quatrième millénaire avant notre ère, l'art trouva un terreau fécond en Egypte ou en Assyrie pour essaimer progressivement vers la Grèce ou la Chine, chaque région développant un style propre basé sur les coutumes de sa population et son mode d'existence. Rapidement, l'art fut considéré comme représentatif des acquis d'une civilisation au point que la guerre suscita la convoitise, le vainqueur s'accaparant les trésors artistiques du vaincu. Il y eut ainsi une lutte d'influence perpétuelle entre les empires qui s'étaient créés, le déclin de l'un entraînant sa soumission par l'autre qui imposait progressivement son art en terrain conquis tout en absorbant le meilleur de ce qui avait produit par les peuplades vaincues. Toutefois, lors de la passation de pouvoir entre Athènes et Rome, les Romains, qui s'était emparés avec gourmandise de la quintessence de l'art grec, ne cherchèrent pas vraiment à développer un art qui leur était propre probablement parce que l'influence exercée par les Grecs dans le bassin méditerranéen était restée très forte et que leur système politique et leur mode de vie continuaient pour eux à avoir du bon. A travers leurs conquêtes, les Romains permirent à leur art d'être diffusé à travers toute l'Europe au détriment des créations locales, mises sous l'éteignoir, puisque les peuples colonisés furent forcés d' adopter leur style. A la chute de l'empire romain, l'Eglise prit le relais en restreignant la production artistique païenne et en imposant ses propres concepts basés sur la construction d'édifices religieux et la création d'œuvres centrées autour de Jésus, la Vierge et les saints. Il y eut durant plus de dix siècles un recul douloureux pour l'art dont la finalité essentiellement religieuse limita la liberté des artistes, autorisés seulement à exprimer leur talent en produisant des œuvres devant répondre aux désirs de leurs commanditaires. Ce ne fut que lors de la découverte de vestiges antiques en Italie que les artistes se posèrent alors des questions au sujet du rôle qu'ils pouvaient exercer au sein de la société. L'étau se desserra progressivement au début du XIVe siècle avec l'émergence de la Renaissance mais les progrès enregistrés reposèrent surtout sur le contrepoids exercé par les princes qui devinrent les mécènes de nombreux artistes lesquels purent alors s'exprimer dans d'autres registres comme la mythologie, l'histoire ou le portrait. L'équilibre entre les rois et les princes d'un côté et l'Eglise de l'autre, redonna un élan salutaire à l'art sans pour autant le libérer totalement. Il fallut attendre la Révolution de 1789 en France puis l'avènement de la bourgeoisie et les progrès industriels en Europe pour lui faire atteindre une autre dimension et sortir enfin des conventions imposées durant des siècles. Au début du XIXe siècle, des artistes comme Delacroix, Turner, Constable ouvrirent la voie à de profonds bouleversements artistiques qui conduisirent à l'avènement de l'Impressionnisme puis du Cubisme, du Surréalisme et de l'abstraction cependant au prix d'un combat éprouvant mené par leurs successeurs contre les arcanes officielles. Avec Picasso et d'autres artistes d'avant-garde, l'art emprunta le chemin d'une grande libération mais aujourd'hui, celui-ci reste encore conditionné par la société au sein de laquelle nous vivons, les artistes restant concernés par l'actualité et les questionnements actuels, notamment au sujet de l'existence et du rôle de l'homme dans notre monde.
De la religion l'artiste est passé au social et à la société en collant à notre époque et à la réalité sans pour autant chercher à rester réaliste même si la provocation est parfois de mise. En fait, l'art ne peut pas être détaché des préoccupations de l'homme puisqu'il n'existe qu'à travers lui, qu'il soit figuratif ou abstrait. Maintenant, la différence entre l'art sacré de la préhistoire et l'art de la chrétienté est tout de même énorme car les artistes d'il y a 35 000 ans n'étaient pas soumis à un dogme mais à des croyances diffuses qui les amenaient à travailler librement hors de toute pression, qu'elle fût religieuse ou commerciale, alors que les artistes chrétiens étaient forcés de se conformer à des règles plutôt strictes pour mener au mieux leur carrière. Ce ne fut en fait qu'à travers les dessins qu'ils faisaient pour eux-mêmes qu'ils purent flirter avec la liberté jusqu'à ce que Léonard de Vinci se libérât totalement pour produire des croquis qui pouvaient être jugés comme iconoclastes à certains égards. Ce fut d'ailleurs le sentiment de liberté que ressentirent les artistes lorsqu'ils travaillèrent seulement pour leur plaisir qui permit à l'art de s'épanouir au contraire des conventions qui les confinèrent dans un périmètre restreint. Ce sentiment, Rembrandt l'exhala dans ses oeuvres comme nul autre artiste du XVIIe siècle en allant jusqu'à se mettre à dos ses commanditaires qui n'apprécièrent pas ses écarts mais sa victoire posthume fut au final éclatante. Ce qui intéresse donc Luc Bellier est le rapport de l'homme avec l'art et de l'artiste vis-à-vis de lui-même et de son environnement. Le propos est vaste mais terriblement exaltant. Ce qui l'interpelle aussi, c'est l'attitude ambivalente des hommes face à des massacres, comme ceux du Rwanda qui à priori n'intéressent pas vraiment les artistes alors que d'autres, comme celui des innocents, ont été repris par tant de peintres, notamment Brueghel ou Poussin. « Le Massacre des Innocents » est une œuvre d'art et pourtant, elle représente un massacre mais là, l'événement tragique, éloigné dans le temps, est devenu une légende religieuse utilisée par l'Eglise à des fins mystiques mais aussi de propagande, ce qui change la donne et amène le spectateur à ne pas ressentir un sentiment de honte face au massacre, comme il serait amené à le faire face à des photos montrant l'horreur dans toute sa sauvagerie. Face à la toile, on est amené à admirer la beauté des bleus, la posture des personnages, l'intensité de la scène et à oublier la tuerie. A l'exception notable de certaines œuvres de Goya ou de Manet, dans tous les tableaux de massacres produits jusqu'au début du XXe siècle, l'effet dramatique des scènes n'a découlé que d'une vocation essentiellement artistique. Il s'agissait alors de surprendre et d'étonner sans chercher à faire défaillir le spectateur En fait, ce ne fut qu'à l'approche de la Première Guerre Mondiale, avec Munch ou Meidner puis avec Grosz, Beckmann et d'autres artistes expressionnistes allemands que le massacre a pris un sens autrement plus tragique à travers leurs œuvres pour culminer avec celle de « Guernica » par Picasso. Il est vrai que l'art ayant été longtemps associé au beau, il a été plutôt difficile pour les artistes de définir des concepts nouveaux pour exprimer radicalement l'horreur. On peut donc se poser la question de savoir ce qui se passe dans l'esprit d'un peintre prêt à succomber à ses angoisses les plus terribles. Doit-il prendre le parti d'effrayer au risque d'être considéré comme dérangeant, voire malfaisant, par le public composé surtout d'hommes qui ont tendance à se voiler la face lorsque le monde sombre dans la bestialité ? Peut-il se dépasser alors pour dénoncer les crimes contre l'humanité avec toute l'acuité voulue ? Certains artistes ont exprimé l'horreur dans toute sa violence comme ce peintre autrichien qui se mutila sur la toile au début des années 1960 pour se vider de son sang et mourir. Les critiques considérèrent cet acte comme insensé mais cette tragédie ne bouleversa pas le cours de l'histoire de l'art . Sans aller jusque là, peu d'artistes ont cherché à traduire la guerre avec toute sa sauvagerie et aucun peintre connu ne s'est attelé à représenter le massacre horrible des Rwandais, un événement qui pour les Occidentaux semble avoir eu lieu en dehors de notre planète, ou plutôt en dehors du monde dit civilisé. Pourtant, il y a eu l'Holocauste, un thème souvent choisi par des artistes pour dénoncer ce crime contre l'humanité avec toute la force voulue mais bizarrement, la représentation des massacres perpétrés par les nazis durant la Seconde Guerre Mondiale est en passe de devenir un autre massacre des innocents appelé à être mis artistiquement sur le même pied que le thème traité par Poussin et d'autres. Dans quelques années, toute œuvre se rapportant à ces événements tragiques ne sera plus perçue de la même façon qu'aujourd'hui et ce qui en restera sera sa force expressive et non plus vraiment le message « plus jamais ça » parce que déjà dans l'esprit de n'importe quel être humain l'horreur ne peut pas être de l'art.
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