Vendredi 19 septembre, les antiquaires courbent toujours le dos pour tenir face au vent de la crise laquelle qui souffle toujours aussi fort. Certains d'entre eux cherchent néanmoins des solutions pour s'en sortir en participant aux manifestations de la rentrée, comme le Salon du Collectionneur qui n'a toutefois pas été un franc succès mais les expositions d'arts primitifs qui ont lieu rue de Seine et dans les artères voisines ont été assez fructueuses dans l'ensemble.
Un marchand locataire d'un stand au marché Vernaison à Saint-Ouen s'est félicité d'avoir loué une galerie pour l'occasion en signalant que ses recettes de la semaine ont représenté le total d'une année aux Puces.
« En outre, j'ai pu vendre des pièces au double de ce que j'en aurai obtenu à Saint-Ouen. Cela veut dire qu'il semble idiot de me morfondre dans ma boutique de Saint-Ouen », déclare-t-il d'un ton guilleret.
Plus tard dans la journée, je reçois un appel de J.R dit « Rojo Diesel » qui est parvenu à survivre miraculeusement tout l'été malgré le manque de bonne marchandise et surtout de client. Finalement, à l'image d'un cafard, le bougre fait preuve d'une faculté de résistance hors du commun.
Il m'annonce avoir trouvé une toile peinte dans un style abstrait et signée de Monet au dos et désire ainsi me voir pour obtenir mon opinion. Le voilà reparti dans ses délires mais avec ce personnage, les surprises sont toujours possibles.
Je le retrouve deux heures plus tard dans un café de la Porte de Saint-Cloud pour examiner son chef d'œuvre trouvé lors de la grande braderie de Lille où il a trotté des kilomètres et noué au passage des contacts avec des exposants, en majorité des particuliers qui auraient des choses intéressantes à lui proposer.
A première vue, la toile qu'il me montre présente d'étranges similitudes avec celles produites par Monet durant les dernières années de sa vie. Tout y est, la matière, la nervosité du pinceau, les effets, l'atmosphère et j'en passe. Il lui reste maintenant à trouver les arguments pour convaincre l'Institut Wildenstein de la reconnaître comme authentique, ce qui ne sera pas une mince affaire. Là, il pourrait avoir touché le jackpot et ce ne serait pas la première fois puisque ce diable de chineur a déjà quelques belles découvertes à son actif. Au lieu de se laisser à vivre comme un marginal, il aurait pu ouvrir une galerie ou jouer les grands courtiers avec tout l'argent qu'il a eu entre les mains depuis 25 ans mais son côté bohême lui a finalement joué des mauvais tours. C'est ainsi que la belle commission encaissée pour un Caillebotte vendu 400 000 euros il y a quinze ans et les sommes conséquentes obtenues pour des œuvres intéressantes chinées pour rien ça et là, comme ce Vallotton acheté 100 euros et revendu 80 000 euros, ont été englouties dans l'alcool, les cigarettes et le jeu. Ayant toujours les poches aussi percées, ses bonnes trouvailles, cédées dans l'urgence par besoin, ont finalement fait le bonheur des autres ; pour être plus précis ceux qui ont eu la chance de ne pas faire partie de ces gogos qui lui ont acheté des dizaines de nanars en croyant naïvement s'offrir des chefs d'œuvre.
Samedi 20 septembre, la France ouvre les portes de ses musées, églises et institutions à ses citoyens. Ces « Journées du Patrimoine » servent ainsi à faire découvrir les trésors du pays à des centaines de milliers de personnes qui ne mettent jamais les pieds dans ces lieux le reste de l'année.
Se promener dans quelques pièces d'un ministère peut être un kif pour certains individus désireux de se faire une idée de l'atmosphère qui préside aux travaux de ceux qui nous gouvernent mais à tout prendre, il est plus intéressant de visiter les ateliers de décors et costumes de l'Opéra de Paris histoire de ne pas rester toujours engoncé dans un fauteuil en attendant que le rideau se lève.
Au moins, la démocratie a du bon puisque ces journées permettent au bon peuple de mettre les pieds là où il n'a pas le droit d'aller en temps ordinaire. Imaginez Fort Knox ouvert au public une seule journée, ce serait à coup sûr la folie pour admirer des milliers de barres d'or entassées dans une énorme chambre forte.
Pour s'éviter une sanglante révolution, les rois de France auraient dû dès le règne de Louis XIV permettre à leurs sujets de visiter leurs palais et leur donner ainsi l'illusion d'être reçus à la cour, ne fut-ce qu'une seule journée.
Les quidams admis à assister au souper du roi se sentaient plutôt honorés bien que ce privilège devait plutôt les mettre intérieurement en rage de rester debout le ventre vide à voir leur souverain se goinfrer sans pouvoir partager les miettes du festin alors que ses chiens avaient droit au moins à quelque os à ronger.
Avec la République, les choses sont devenues plus simples puisque le rite du souper a disparu au profit de la Garden Party du palais de l'Elysée du 14 juillet où les heureux élus ont droit quand même de serrer la main du président et de se jeter ventre à terre sur les petits fours et le champagne.