Acheter en vente publique une oeuvre décrite au catalogue comme étant de la main de tel ou tel artiste ne représente pas toujours une garantie d'authenticité si elle en vient un jour à être contestée par un expert qui aura succédé à celui qui l'avait auparavant jugée bonne. De quoi provoquer l'inquiétude chez nombre de collectionneurs.
A titre d'exemple M° Hervé Kéroudan signalait dans un article paru en juin 2007 dans la"Gazette de l'Hôtel Drouot" qu'un tableau de Jean Dufy avait été adjugé en novembre 1989 à un particulier qui, quelques années plus tard, avait assigné en justice le commissaire-priseur et ses experts au motif que l'oeuvre n'avait pas été intégrée au catalogue raisonné relatif à cet artiste lequel n'avait été publié bien après cette vente.
Dans un premier temps, le tribunal avait estimé qu'à la date de la vente, l'authenticité du tableau n'avait pas été remis en cause mais la cour d'appel en avait jugé autrement en exigeant le remboursement de l'oeuvre en faveur de l'acquéreur, ce que la cour de cassation a ensuite confirmé en signalant que le commissaire-priseur et l'expert auraient dû émettre dans le catalogue de vente des réserves quant à la pleine authenticité de cette toile, un verdict propre à susciter une certaine confusion car personne ne voudrait vendre ou acquérir une oeuvre dans de telles conditions. Autant dire que la cour de cassation a ouvert la boîte de Pandore en créant une situation propre à entraîner de nombreuses actions en justice du fait que de nombreux tableaux déclarés comme authentiques il y a quelques années ont par la suite été rejetés par d'autres experts.
A ce titre, les exemples foisonnent concernant de nombreux artistes et non des moindres comme Renoir, Modigliani, Cézanne, Van Gogh, Lhote, César et bien d'autres.
Prenons l'exemple de Renoir. A la fin de sa vie, l'expert François Daulte, autorité incontestée à l'époque, avait reconnu plusieurs tableaux comme authentiques contestés par la suite, notamment par Dauberville, quelque peu en bisbille avec l'Institut Wildenstein qui a repris la publication du catalogue raisonné.
Concernant Modigliani, les publications de différents catalogues raisonnés par Pfanstiel, Ceroni, Parisot et Restelleni ont donné lieu à un véritable mic-mac, les deux derniers cités s'étant fait la guerre à coups de procès au point qu'il est devenu très compliqué de vendre certaines oeuvres de l'artiste italien si leurs provenances ne sont pas comme on dit en béton.
Pour Cézanne, la situation semblait bien bordée tant que John Rewald, l'expert en titre, était en vie. Une fois ce dernier disparu, l'expertise des oeuvres est revenue au spécialiste zurichois Walter Feilchenfeldt dont les opinions ont parfois dérouté certains collectionneurs.
Pour André Lhote, la situation est désormais complètement dingue puisque les opinions de l'expert Jean Gouin ont souvent été remises en question par Mme Bermane, une cousine de ce dernier qui s'est instituée la spécialiste du peintre en publiant un catalogue raisonné avec l'aide de la galerie Aittouarès et dont les refus d'authentifier plusieurs oeuvres avalisées par Gouin ont causé bien des tourments parmi de nombreux collectionneurs qui ont essayé d'inciter ses héritiers à former un comité rival, sans succès jusqu'à présent. Ainsi donc, des dizaines de tableaux authentifiés par Gouin sont devenus apocryphes au prétexte que ce dernier n'avait plus toute sa tête à la fin de sa vie.
Concernant César, les disputes autour de sa succession ont remis en cause l'authenticité de nombreuses pièces produites par cet artiste dont l'oeuvre est loin d'être la seule à faire l'objet de certains refus. Il y a eu aussi le cas de Rouault dont les oeuvres érotiques étaient pour la plupart du temps rejetées par sa prude et bigotte fille Isabelle, le cas d'Atlan dont les pièces offertes de son vivant à certaines de ses maîtresses étaient déclarées fausses par sa veuve, le cas de Vlaminck qui refusa un jour de reconnaître comme authentique un de ses tableaux et fut dès lors condamné en justice pour son attitude, le cas de Van Gogh dont certains faux avaient été ajoutés au catalogue raisonné durant les années 1930, le cas de Max Ernst dont des oeuvres ont été refusées on ne sait pourquoi, celui de Jackson Pollock dont l'oeuvre a été défendue par un comité ultra-vigilant au point de prendre des décisions surprenantes, celui de Guillaumin suite aux désaccords entre Fabiani et Pacitti, celui de Van Dongen pour lequel sa veuve, bien plus jeune que lui lorsqu'il l'épousa, refusa de reconnaître des oeuvres de jeunesse, celui de Foujita ou celui de Seurat, privé désormais de l'opinion d'un expert internationalement incontournable sans oublier toutes les petites guerres menées par des spécialistes au sujet de nombreux autres artistes surtout après la disparition des experts qui avaient la charge d'authentifier leurs oeuvres.
Le chapitre concernant les contestations est donc loin d'être clos d'autant plus que l'expertise va être amenée à sortir d'un contexte resté plutôt moyennâgeux suite au recours progressif à des méthodes scientifiques et à l'offensive menée en sous-main par des spécialistes formés outre-Atlantique qui ont fini par estimer que la domination des experts français sur le marché était désormais exagérée.
Paris a longtemps dominé le marché de l'art, de sorte que les experts de l'Hexagone avaient largement profité de ce leadership mais depuis plus d'une vingtaine d'années, New York est devenue la première place mondiale alors que les universités américaines ont formé de nombreux spécialistes décidés aujourd'hui à damner le pion aux Européens. Dans le cadre de cette lutte d'influence, on peut donc s'attendre à des changements mais rien ne dit qu'ils règleront pour autant les problèmes rencontrés par le marché.
Il y a encore une dizaine d'années, les experts français étaient tout tout-puissants, notamment Daniel Wildenstein dont les avis concernant Monet, Gauguin,Vlaminck et d'autres artistes étaient nettement tranchés. Sa disparition ainsi que la mort d'autres spécialistes respectés ont en fait marqué un nouveau tournant et ouvert la porte à plus de prudence de la part des experts concernant des oeuvres compliquées à examiner ou aux provenances mal établies alors que des comités créés pour protéger les oeuvres d'artistes modernes ou contemporains aujourd'hui décédés ont adopté des attitudes souvent louables mais aussi quelque peu criticables lorsque ceux-ci ont compté dans leurs rangs des personnes ou ayant-droits obtus ou peu qualifiés pour juger de l'authenticité des oeuvres soumises à leur opinion. Conclusion: ce n'est pas demain la veille que le nombre des procès diminuera.
L'expertise n'est ainsi pas une entreprise facile mais les choses se compliquent à partir du moment où un spécialiste remet en question certains avis donnés par son prédécesseur de sorte que rien n'est immuable dans le domaine des authentifications. Comme les procès vont en augmentant, les experts deviennent de plus en plus frileux pour authentifier des oeuvres de crainte que leurs avis soient ensuite contestés de sorte qu'ils préfèrent ne pas prendre de risque en s'abstenant de délivrer des certificats si l'oeuvre qui leur est soumise n'est pas assez "parlante" ou si elle est dénuée d'une solide provenance.
Les remises en question sont moins sensibles concernant le domaine des maîtres anciens où les attributions peuvent changer dans un meilleur sens mais s'agissant d'artistes modernes, toute erreur peut avoir une portée incalculable. C'est ainsi qu'il existe des faux déclarés authentiques et des oeuvres qui ont été rejetées alors qu'elles n'auraient pas dû l'être et comme dit le proverbe: l'erreur est humaine surtout lorsqu'il s'agit de spécialistes qui se forgent parfois à tort des opinions ou qui refusent de se prononcer avec de peur de prendre des risques qui leur seraient préjudiciables.