Mieux que les tableaux et les objets d'art, les beaux livres seraient les meilleurs investissements, selon une étude publiée par la librairie Sourget de Chartres.
On a toujours aimé les livres en France, et, en dépit des circonstances et des événements, on les y aimera toujours. C'est que l'amour des livres est une tradition nationale et un goût éminemment français.
Le nom de bibliophile n'a d'équivalent dans aucune langue étrangère ; c'est à Paris que se sont formés ou dispersés les plus belles bibliothèques, les cabinets les mieux choisis.
Les ventes de MM. Brunet, en 1868, Pichon et Potier, en1870, marquèrent une ère nouvelle dans l'histoire de la librairie ancienne à Paris. Depuis la Révolution française, on n'avait jamais vu paraître presque simultanément sur la table des enchères un aussi grand nombre de livres rares et curieux. Loin de produire un avilissement dans les prix, cette succession de ventes importantes ne fit qu'accroître la valeur des beaux livres. On vit surgir de toutes parts de nouveaux amateurs, et les vétérans de la bibliophilie durent se résigner à payer au quadruple certains articles qu'ils avaient laissé échapper auparavant.
On pouvait croire que les événements cruels de 1870 et 1871 arrêteraient l'essor croissant du goût des livres et en feraient diminuer le prix. Il n'en fut rien. Le feu était aux poudres ; l'heureux acheteur de la veille,s'il consentait à se séparer de son trésor, pouvait en trouver le lendemain,chez le libraire même qui le lui avait vendu, le double du prix d'achat.
Les habitués des librairies anciennes ont conservé le souvenir de ces opérations fameuses qui, tout en flattantl'amour-propre du bibliophile, ont prouvé jusqu'à l'évidence que les beaux livres sont le meilleur des placements. Il suffira de rappeler cettepetite réunion d'ouvrages précieux, ce cabinet exquis composé par Ernest Quentin-Bauchart. L'achat de cette collection commencée dix ans auparavant avait coûté 30 000 F OR ; la vente publique en rapporta 154 569 F (en francs constants, l'inflation étant à cetteépoque inexistante).
Mais que dira-t-on d'une collection commencée en 1873 et terminée le lendemain de la vente Lebœuf de Montgermont (1876), formée par conséquent en moins de trois ans et pendant la période où les livres atteignirent les prix les plus élevés, qui fut vendue en moins de vingt-quatre heures avec unbénéfice considérable ?...
(Ces résultats ont été renouvelés tout récemment par Sotheby's et Christie's sur deux bibliothèques dépassant les 15 millions de dollars.)
Les grands prix ont, depuis longtemps, fait sortir des mains des familles particulières les quelques volumes vraiment précieux qu'elles possédaient encore. La matière est épuisée, et c'est infructueusement que la province et l'étranger sont journellement fouillés et explorés par des chercheurs infatigables. Chaque fois qu'un beau livre se présente, on peut être assuré qu'il provient d'une collection célèbre, et,comme les vendeurs connaissent à merveille la valeur des livres, il est inutile d'ajouter que leurs exigences sont considérables et que le temps des bonnes fortunes est passé pour les libraires.
La stagnation qui a affecté depuis un an les affaires en général n'a cependant pas eu de contrecoup sur le marché des livres. Les prix se sont maintenus.
Après avoir jeté un regard rapide sur le passé, il convient peut-être de se demander quel sera le sort des livres dans l'avenir. Les gothiques français et les poètes de la Renaissance conserveront toujours leurs prix ; mais les exemplaires en sont devenus si rares et le cercle en est si étendu, qu'il serait téméraire aujourd'hui à un amateur nouveau d'en entreprendre la collection. Ce qui ne cessera jamais d'être recherché avant tout le reste, ce sont les éditions originales des chefs-d'œuvre de la littérature française : les ouvrages des moralistes, comme Montaigne, Pascal, La Rochefoucauld,La Bruyère et Vauvenargues ; des orateurs, comme Bossuet, Fléchier,Bourdaloue ; des poètes, comme Malherbe, Regnier, Boileau, La Fontaine ;des auteurs dramatiques, comme Corneille, Molière, Racine, Regnard ; des romanciers et épistolaires, comme Mme de La Fayette et Mme de Sévigné. Tel est l'ordre d'idées dans lequel les jeunes amateurs doiventent reprendre la formation d'une bibliothèque. L'éminent biographe du 19eme siècle P. Deschamps, dans l'Avertissement du supplément au « Manuel du libraire et del'amateur de livres rares » de Brunet constatait lui aussi la hausse continuelle du prix des livres anciens : « L'excessive plus-value du prix des Livres Précieux tient-elle absolument à l'impulsion donnée par les libraires ? Où tout cela s'arrêtera-t-il ? Qu'aurait dit le vénérable Brunet quand il décrivait le Molière de 1666 en portant les prix de 55 F en maroquin doublé, puis 245 F, et enfin 499 F, s'il avait eu à enregistrer les chiffres quelque peu déraisonnables de 5 700 F, 6 000 F, 7 600 F que nous signalons ? Quelles exclamations n'aurait-il pas poussées en voyant ses chers Contes de La Fontaine de 1762, qu'il soignait et ménageait avec une passion jalouse, ces bijoux d'une reliure étincelante qu'il avait payés 625 F en 1837, et qui atteignirent à sa vente faite en 1868 le prix de 7 200 F, pour être poussés au chiffre énorme de 13 000 F àla vente Benzon de 1875 ». (Rappelons qu'un franc de 1875 avait la même valeur qu'un franc de 1837).
Lapremière guerre mondiale bouleversa toutes ces données. La convertibilité du franc en or fut abandonnée, l'inflation apparut, la monnaie se déprécia. En 1989, le franc français valait 1000 fois moins qu'en 1910 *. Cette inflation galopante, cette montée fictive des prix, eut pour conséquence de faire perdre tous points de repère au plus grand nombre. L'évolution réelle du prix des « Livres Rares » devint alors incompréhensible à la majorité des libraires.
En 1960, le Général de Gaulle décréta qu'un franc nouveau équivalait à 100 francs de 1959.
La thèse sur « Le livre, une forme de placement », soutenue en 1990, nous apprend qu'une famille possédant un patrimoine d'un million de francs OR en 1900, disposait en 1990 de 10 millions de francs si elle avait investi en terre labourable enIle-de-France, de 18 millions de francs si elle avait alors acheté de l'or, et de 500millions de francs si elle s'était constitué une collection de grandes éditions
originales.
La mise en perspective des appréciations monétaires portées sur les livres anciens il y a un siècle avec la réalité d'aujourd'hui est intéressante et nous amène à cette questionrécurrente « Où tout cela s'arrêtera-t-il ? ».
Le sage P. Deschamps s'inquiétait déjà en 1878 de la folle hausse des prix qui en deux générations avait porté la valeur des éditions originales des pièces de Shakespeareà 50 livres sterling et l'originale des "Précieuses Ridicules" de Molière en
vélin de l'époque à 1 500 F. Ces mêmes originales de Shakespeare sont depuis lors passées de 50 livres à 500 000 livres sterling, soit un multiple totalement ahurissant de 10 000 dans une monnaie relativement solide et les « Précieuses ridicules » en vélin de l'époque de 1 500 F à 750 000 E, soit un multiple de 142 en monnaie constante.
Cettetendance multiséculaire s'est passagèrement inversée entre 1907 et 1910, 1932 et 1936, 1974 et 1976, 1992 et 1995, pour reprendre aussitôt avec une force renouvelée.
Le développement de labibliophilie n'est donc pas une mode passagère – les modes ne durent pas dessiècles – mais un fait profondément ancré dans notre civilisation et parlà-même appelé à durer encore très très longtemps.
Il a donc paru opportun de surmonter les difficultés liées aux bouleversements financiers,économiques et monétaires survenus depuis 1914 pour retrouver l'évolution duprix réel de nos grands livres anciens et de comparer leur performance aux autrestypes de placements: Indice Dow Jones de la bourse de Wall Street, évolution du prix de l'immobilier aux USa depuis 1890, la valeur de l'or, l'hectare de terre labourable en Île de France, indice du coût de la construction et peut-être le plus important: pouvoir d'achat réel de l'exemplaire au fil des décennies calculé en euro constant 2008.
Ladernière étude sur le sujet, commandée par les organisateurs de la Foire deMaastricht en mars 2008 à Clare Mc Andrew, docteur en économie, nous révèle au fil de ses 92 pages que le volume d'affaires du marché de l'art mondial est passé
de 27,7 milliards d'euros en 2002 à 43,3 milliards en 2006. Alors que le nombre de transactions n'a augmenté que de 24 %, la croissance en valeur est de 95 %. Pour la seule Europe, le marché de l'art représente 19,2 milliards d'euros et emploie
220500 personnes, la France détenant encore 6% du marché international. Dans cet ensemble,le marché du livre rare, du manuscrit et de l'autographe représente un peu moins d'un milliard d'euros annuels.
L'on sait qu'unexemplaire relié en beau vélin de l'époque se vend environ quatre à cinq fois le prix d'un exemplaire en reliure moderne.
C etableau illustrant l'évolution du prix de l'édition originale du "Discours de la Méthode" de Descartes reliée en vélin de l'époque se lit comme suit : Le prix de l'exemplaire est passé en vente publique, de 16 F or en 1851 à 34 000 NF en1977, puis à 230 000 E en 2004.
Le pouvoir d'achat réel de cet exemplaire exprimé en Euro constant 2008, une fois l'inflation déduite, est passé de 56 E en 1851 à 17 000 E en 1977 puis à 241 000 E en 2004 soit un multiple réel de 4303 entre la vente Montmerqué de 1851 et celle de Sotheby's de 2004 à Londres.
Ce volume permettait d'acquérir un centième d'ha de terre labourable en Ile-de- France en 1851 (100 m2), 3 ha en 1979 et 56 ha en 2004 soit un multiple de 5600.Le "Discours de la Méthode" s'échangeait contre moins d'un napoléon en 1851,100 napoléons en 1979 et 5 000 napoléons en 2004, soit un multiple de 6250.
Entre 1977 et 2004 l'indice Dow Jones a fortement progressé, passant de 831 à 10783 soit un multiplede 12,9 ;" Le Discours" en vélin de l'époque passait pendant cette même période de $ 6,800 à $ 290,000 soit un multiple de 42,6. En 27 ans, ce
livre a donc vu sa valeur croître près de quatre fois plus vite que celle du Dow Jones, considéré sur cette période comme l'un des meilleurs investissements.
Existent trois éditions originales importantes des "Voyages " de Champlain au Canada: 1613, 1620, 1632. Les beaux exemplaires sont reliés en vélin de l'époque. Cette édition originale de 1632, la moins rare des trois, se vendait 24 F or en
1839,1000 F en 1881, 100 000 anciens francs en 1949 et 200 000 E en avril 2007. Son pouvoir d'achat réel,en euro constant 2008, est passé de 84 E en 1839 à 3 000 E en1949 puis à 203 000 E en 2007 soit un multiple réel de 2416 fois sur la période
Entre1949 et 1999, un exemplaire en vélin de l'époque a vu son pouvoir d'achat multiplié par 50 en euro constant 2008.
De 1ha de terre labourable et 50 napoléons, en 1949, sa valeur est passée à 37 ha et 2653 napoléons en 1999.
En dollar constant, leDow Jones a été multiplié par 9 entre 1949 et 1999, le Champlain de 1632 pa r50.
Autre lecture possible, un exemplaire en maroquin moderne vendu 1000 F or en1881, adjugé $ 264,000 par Sotheby's enavril 2007, a connu une progression réelle de pouvoir d'achat de 58 fois (en E constant), uneprogression de 50 napoléons à 2660 napoléons et de 0,6 ha de terres labourables à 44 ha.
Le coût de l'indice de la construction a été multiplié par 24 entre 1949 et avril 2007, le prix du Champlain par 1312 (100 000 anciens francs en 1949 – 200 000 E en 2007).
L'édition originale des "Contes" de Perrault imprimée en 1697 et reliée au XIXe siècle par Trautz-Bauzonnet a vu son pouvoir d'achat réel,en E constant 2008, passer de 392 E à 357 000 E entre la vente Nodier et la vente Hayoit de juin 2001, soit un multiple de 910.
Le nombre de beaux livres anciens encore présents sur le vieux continent, bien qu'en diminution constante, permet d'envisager l'avenir avec sérénité et l'intelligente conclusion que formulait Morgand en 1878 s'impose toujours à nous : Malgré les hauts prix que les beaux exemplaires atteignent déjà, ils restent accessibles à toute une classe de bibliophiles quoique le nombre de beaux exemplaires tend chaque jour à diminuer.
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