En 2007, pour la septième année consécutive, le marché de l'art a affiché une hausse générale des prix. A une période où les investissements en Bourse ou dans la pierre ont paru davantage risqués, l'art, qui a déjà profité d'une nouvelle demande émanant de la Chine, de la Russie, de l'Inde et des Emirats, a séduit chaque jour de nouveaux collectionneurs et des fonds d'investissements visant des formes de placements alternatifs. Toutefois, ce constat du groupe Artprice risque bien de ne pas se reproduire en 2008.
Selon Artprice, l'art contemporain, le secteur le plus volatil mais aussi le plus liquide du marché, a été dans la ligne de mire des consommateurs les plus jeunes. Dans ce contexte favorable, bien que rétrogradée derrière la Chine au quatrième rang mondial, la France a affiché de bonnes performances aux enchères alors que l'année 2008 a vite paru moins fringante en laissant entrevoir d'importantes turbulences sur le marché.
Pour 2007, le marché de l'art a affiché des prix en hausse pour la 7ème année consécutive. La progression annuelle à l'échelle mondiale s' est ainsi élevée à +18%. Elle a accompagné un produit de ventes de Fine Art de 9,2 milliards de $, en progression de +43,8% sur l'année, produit gonflé par la multiplication des enchères millionnaires. Les marteaux des maisons de ventes sont tombés 1 254 fois au-delà du million de $ en 2007, contre 810 fois en 2006, une année ayant affiché un niveau de transactions jamais enregistré jusqu'alors tandis que 2007 a été un millésime hors norme.La fin d'année, ponctuée de résultats époustouflants, notamment dans le domaine spéculatif et instable de l'art contemporain était pourtant incertaine en raison d'une conjoncture économique défavorable.
Entre la crainte de la facture de la crise américaine des subprimes dévoilée dès le mois d'août, une bourse mondiale chaotique et une économie américaine inquiète, rien ne laissait présager un marché de l'art fort en novembre et décembre 2007.
En dépit des turbulences des marchés financiers, celui de l'art, désormais totalement globalisé, est resté malgré tout porteur grâce au soutien d'une vague de nouveaux riches émanant des pays à croissance forte (Russes, Chinois ou Indiens).
Les ventes de novembre 2007 ont reçu un soutient tel que Sotheby's a enregistré sa meilleure vente de tous les temps le 14 novembre avec un résultat de 316 M$ pour sa vacation «Contemporary Art Evening», loin devant les 286 M$ pour sa vente «Impressionist et Modern Art» de mai 1990. La veille, sa rivale Christie's a fait mieux en enregistrant un chiffre d'affaires de 325 M$. Déjà en mai 2007, Christie's avait vendu pour 385 M$ d'œuvres d'art contemporain.
Afin de profiterde cet engouement, nombre d'acteurs ont remis sur le marché des pièces acquises quelques années plus tôt à des prix très en deçà de ceux négociés actuellement.
Ainsi, le portrait d'Elizabeth Taylor par Andy Warhol a été vendu 21 M$ chez Christie's, alors qu'il avait été acquis pour 3,25 M$ par l'acteur Hugh Grant à peine 6 ans plus tôt C'est aussi probablement par le biais de la spéculation, qu'une toile de Frank Auerbach (Reclining Figure of Jym,1985)) a pu trouver preneur à 270000 £ contre 30 000 £ en octobre 2003 ! A ce jeu, même une valeur sûre comme Claude Monet a repris des couleurs par rapport à 1990, au sommet de la précédente bulle spéculative lorsque Waterloo Bridge, temps couvert a été adjugé 16 M£ (31,7 M$) le 18 juin 2007 à Londres à un collectionneur américain, décuplant le prix payé par son ancien propriétaire 17 ans auparavant.
Ces juteuses opérations n'ont toutefois pas été l'apanage exclusif des collectionneurs les plus fortunés car même à moins de 10 000 €, secteur qui représente traditionnellement 90% des transactions, de tels allers-retours ont été tout aussi fréquents, a signalé Artprice.
Nombre d'exemples ont illustré le va et- vient spéculatif. Un simple passage de frontière a encore permis de spéculer facilement d'une salle des ventes à une autre. Jeune fille avec chat et fleurs, une encre d'Odilon Redon acquise 3 200 € chez Christie's Paris en décembre 2006 est repartie pour 6 500 £ (9 500 €) trois mois plus tard chez Sotheby's Olympia (Londres). Relief sur l'idée du Requiem, un pastel de Jean Tinguely, adjugé 4500 € en 2006 chez Villa Grisebach (Berlin) a changé de mains pour 10 100 € chez Piasa (Paris) en décembre 2007. Danza, danza all'erta fratellino, une toile de Mimmo Paladino acquise 6 000 £ (8 735 €) en juin 2006 à Londres a été enlevée à 30 000 € douze mois plus tard chez Meeting Art (Vercelli). « Le Tir Forain» d'André Lhote a même été adjugé trois fois en 2007, 8 200 € à Limoges, puis 12 580 € à Londres et enfin 20 000 € à Versailles !
Ces exceptionnels niveaux de cotation ont pris désormais des allures de prix plafond, surtout en ce début d'année 2008 où le marasme économique a commencé à se profiler. La piètre santé de l'économie mondiale ne devrait pas épargner longtemps un marché de l'art qui n'est pas immunisé contre les fortes turbulences de la bourse. Avec les contractions de Wall Street, il n' y aura probablement plus autant d'argent à dépenser dans les ventes à coups de millions chez Sotheby's ou Christie's. 2008 pourrait ainsi être l'année de la correction. Certes, un décalage avec les marchés financiers est à anticiper, eu égard à la relative inertie des estimations dans les catalogues et aux délais nécessaires à leur bouclage. Néanmoins un gain de vigilance des acheteurs pourrait se manifester dans un premier temps par une élévation du taux d'invendus aux enchères.
En 2007, le pourcentage d'œuvres invendues (ravalées) est monté à 35,5%, contre 34% en 2006. L'expérience a prouvé qu'une correction des prix pourrait être rapide. Artprice a ainsi rappelé qu'entre juillet 1990 etjuillet 1992, l'Artprice Global Index, calculé selon la méthode des ventes répétées, a affiché une chute constatée de -44% des prix.
A observer les résultats des ventes 2007, l'art a été particulièrement attractif pour les spéculateurs et l'appétit des vendeurs s'est aiguisé au fil des ventes. Pour les contenter et monter leurs plus prestigieuses ventes, les deux rivales, Sotheby's et Christie's se sont livrées au jeu des enchères, mais cette fois sur des prix de ventes garantis... Il va de soi que cette faculté d'offrir au vendeur un prix garanti s'est avéré être un outil de concurrence particulièrement efficace aux mains de ces maisons de vente. A ce jeu, Sotheby's a néanmoins failli perdre la face. Lors de sa vacation «Impressionist and modern art» du 7 novembre 2007, la maison de ventes avait garanti des prix minima aux vendeurs de tableaux de Van Gogh et de Braque, estimés respectivement 28 –35 M$ et 15 – 20 M$. Faute d'acheteur, ces derniers ont été ravalés et l'auctioneer en a eu désormais la propriété. La correction a été immédiate. Suite à ce premier signal de tension du marché, le cours de l'action de Sotheby's a plongé de 37%. Au total, le montant des garanties pour les ventes de novembre aurait atteint 50% sur certaines vacations chez Christie's et 78% chez Sotheby's !
Le risque est devenu désormais optimal, notamment sur les ventes d'art contemporain. On peut rappeler que pour novembre Sotheby's avait garanti les importants Bacon's, « Second Versionof Study for Bullfight No.1» et "Self Portrait" adjugés respectivement pour 41 et 29,5 M$ et que de son côté, Christie's avait promis un prix minimum pour le lot phare de Jeff Koons, Hanging Heart, une oeuvre encore «fraîche» que son propriétaire, Adam Lindemann, avait sortie tout droit d'un entrepôt sans l'avoir jamais exposée. La pièce, similaire à celle appartenant à François Pinault, avait été livrée par l'artiste en 2006. Estimé 15 – 20 M$, ce coeur rouge de 300 cm de haut a été adjugé 21 M$., un record pour une oeuvre d'un artiste encore vivant.
A l'issue de cette incroyable compétition, Christie's a raflé la plus grosse part du gâteau avec 38,7% du produit des ventes mondiales de Fine Art, devant sa seule véritable concurrente, Sotheby's (36%).A elles seules, ces deux maisons de vente ont totalement écrasé le marché, la troisième, Phillips De Pury, n'ayant décroché que 2,6% du CA mondial, suivie de Poly International Auction (1,8%), China Guardian (1%) et d'Artcurial (0,9%). Afin d'étendre leur rayonnement, les maisons de ventes ont ouvert de nouvelles antennes sur les places de marché à forte croissance, telles que la Chine, l'Inde et les Emirats Arabes Unis.
Aussi, plus que les collectionneurs, ce sont les grandes maisons de ventes qui pourraient souffrir les premières de la correction du marché. Les maisons telles que Christie's, Sotheby's, Bonhams, Artcurial ou Koller se sont lancées dans d'importants investissements afin d'asseoir leur rayonnement international, notamment en Chine. Par ailleurs, afin d'attirer les plus belles pièces, elles se livrent désormais à des surenchères d'estimations, qui pourraient au final s'avérer trop élevées pour digérer un krach.
(Texte revu par Adrian Darmon)