Au moment
même du naufrage de la quatrième banque d'affaires américaine Lehman Brothers,
l'artiste anglais Damien Hirst a mis le marché de l'art en folie en vendant aux
enchères les 15 et 16 septembre 2008 chez Sotheby's à Londres plus de 220
œuvres inédites produites très récemment.
Alors que
nombre d'observateursavaient prédit
que Damien Hirst risquait de prendre un bouillon, l'estimation de 82 millions
d'euros a été pulvérisée pour atteindre 140 millions d'euros. Ainsi donc,
tandis que les places financières ont été grandement chahutées, le marché de
l'art a connu simultanément une incroyable euphorie avec cette vente qui a
démontré que le monde marchait sur la tête sans pour autant laisser présager
que ce domaine serait épargné par une crise dont les effets pernicieux sur le
plan économique ont été loin d'être dissipés.
En attendant, Damien Hirst a réussi un coup de maître en décidant de se passer
du concours des grandes galeries pour vendre ses œuvreset empocher au passage une somme nette
avoisinant les 120 millions d'euros, ce qui l'incitera à rééditer une opération
si juteuse sans trop se préoccuper de l'avenir des professionnels privés
dorénavant d'une manne substantielle générée jusqu'alors par les ventes de ses
créations et qui profitera dorénavant aux maisons de vente comme Sotheby's ou
Christie's.
Le succès phénoménal de cette vente aura pour effet de booster sans conteste
les activités de ces maisons dans le domaine de l'art contemporain et de
réduire la part de marché des galeries qui d'ordinaire s'octroient environ 50%
sur les œuvres qu'elles vendent. Si jamais plusieurs artistes contemporains
décidaient de suivre l'exemple de Hirst, nombre de galeries finiraient par être
victimes de cette nouvelle donne.
Il n'en
reste pas moins que des artistes comme Damien Hirst, Jeff Koons et Andy Warhol avant eux, sont devenus les vedettes du marché en travaillant avec
l'aide de nombreux collaborateurs et en utilisant des méthodes élaborées de
marketing pour s'affranchir rapidement du joug des galeries. En ce sens, ils
ont été plus des concepteurs géniaux et avisés que des artistes en créant
pratiquement un label par le biais de leurs noms et en bénéficiant de soutiens
privilégiés, les frères Saatchi pour Hirst, François Pinault pour Koons et le
New York branché pour Warhol. Hirst, Koons, et Warhol à un degré moindre, ont
vite compris que la diffusion de leurs œuvres par le biais des ventes aux
enchères leur serait plus que profitable et à ce niveau, rares ont été les
galeries qui ont été capables de rivaliser avec Sotheby's et Christie's pour
des ventes à grande échelle en étant ainsi réduites à ne présenter que quelques
œuvres de ces artistes dans les grandes foires.
Hirst,
Koons, Warhol et les grands artistes contemporains sont néanmoins classés à
part en se situant dans le haut du panier du marché de l'art, déprimé par
ailleurs en ce qui concerne les ventes de moyenne qualité. Seul l'exceptionnel
se vend, ce qui fait que le marché fonctionne à deux vitesses et que la
situation sur celui-ci reste préoccupante car les liquidités qui y sont
injectées proviennent des bénéfices réalisés sur les marchés financiers. Or,
ceux-ci ont été salement secoués durant ce mois de septembre, décrit comme aussi
noir que la période qui suivit la crise de 1929, et il va sans dire que l'onde
de choc qui a réduit la croissance dans la plupart des pays a fini par
atteindre les rivages du marché de l'art.
Ainsi donc, la vente Hirst risque d'avoir des effets trompeurs sur le marché où
tout laisse croire qu'il reste épargné par la crise alors qu'il n'en est rien
puisque les chiffres d'affaires de la plupart des maisons de vente ont stagné à
la fin du premier semestre de 2008.
Il n'en reste pas moins que le haut du marché est devenu un domaine très
spéculatif à l'image du secteur financier, ce qui sous-entend que nombre
d'intervenants tirent principalement leurs revenus des bénéfices réalisés dans
celui-ci et en bourse et qu'en cas de pertes, ils seront forcément limités au niveau de
leurs achats d'art.
L'essor exorbitant du marché l'a fait déborder de son territoire pour dépasser largement ses
limites traditionnelles et vicier l'art lui-même. Les valeurs
esthétiques ont ainsi été ignorées au profit de la spéculation et les
connaisseurs n'ont rien pu faire pour empêcher des spéculateurs ignares
de devenir les acteurs principaux de ce marché.
Avec moins d'argent en circulation, le marché de l'art aura du mal à éviter une
stagnation, voire un recul et ce ne seront pas les ventes des œuvres de Jeff
Koons et de Damien Hirst qui pourraient à elles seules le sauver du marasme au
cas où la crise financière déboucherait sur une crise économique majeure à
l'échelle mondiale, ce qui tend déjà à se vérifier au vu des dégâts causés par
la déconfiture de plusieurs banques de Wall Street même si le pire a été évité
grâce à l'intervention du gouvernement américain visant à stopper l'hémorragie.
L'amplification de l'interconnexion entre le monde des affaires et le marché de
l'art s'est avérée dangereuse à bien des égards, notamment en raison du fait
que les nouveaux riches venus sur ce marché pour acheter à tout va de l'art
contemporain n'ont pas été pour la plupart des amateurs éclairés mais bien
des spéculateurs rendus ivres par la valse des records dans les ventes aux
enchères, une valse qu'ils ont eux-mêmes provoquée en bataillant les uns contre
les autres.
Spéculer
sur des œuvres sans rien connaître à l'art est un exercice périlleux
susceptible de tourner à la catastrophe en cas de tarissement des liquidités
sur le marché. Dès lors, les créations de Koons ou de Hirst auraient du mal à
se vendre faute d'enchérisseurs suffisants et la dégringolade des prix serait
brutale. Pour l'instant, il convient de ne pas oublier que ces deux artistes
ont surfé sur la vague d'un profond effet de mode, Koons faisant notamment de Michael
Jackson une icône ou jonglant avec les stéréotypes en vogue basés sur l'image
du monde contemporain où l'argent régente tout et où les valeurs traditionnelles
sont négligées alors que Hirst donne volontiers dans le morbide avec ses
animaux trafiqués trempant dans le formol ou ses crânes en platine sertis de
diamants qui exaltent la vanité au détriment du plaisir simple.
Il est
ainsi devenu de plus en plus difficile de comprendre l'art contemporain qui
jusqu'au début des années 1960 suivait un fil conducteur assez cohérent, même
avec l'émergence des artistes américains venus disputer la suprématie des
Européens et auquel les Nouveaux Réalistes commencèrent à tourner le dos pour
aller vers la provocation en rejetant des acquis fondamentaux qui servaient à
poser de nouveaux jalons. Klein et d'autres comme Tinguely, Niki de
Saint-Phalle, Spoerri, Manzoni, César ou Arman pour ce citer que ceux-là
passèrent par là pour verser dans le délirant puis Warhol enfonça le clou en
détournant les images de stars et des grands produits de consommation pour
faire de l'art à l'échelle industrielle. Après la mort de Picasso qui
représentait une balise pour les artistes et à la suite de Warhol, il devint
difficile d'innover à part pousser encore plus loin la provocation en se
servant de l'actualité pour coller à l'image d'une époque entraînée dans la
spirale de la vitesse, de l'appât du gain, des progrès technologiques
fulgurants et des tensions sans cesse répétées dans plusieurs régions de la
planète où le fossé entre les riches et les pauvres s'est constamment creusé
alors que les individus n'ont plus été à même de digérer les informations et
donc de les analyser. Les réactions ne reposant plus sur la réflexion mais
plutôt sur des paniques provoquées en un éclair à la télévision et via Internet, c'est ainsi de cette
manière qu'une banque vieille de près de 160 ans comme Lehman Brothers s'est
écroulée comme un château de cartes en moins de deux semaines.
Maintenant, si l'art contemporain a paru se développer d'une façon anarchique
c'est tout simplement parce que les acteurs du marché, galeristes, artistes ,
critiques ou acheteurs, ont jeté l'éponge lorsqu'il s'est agi de définir ses
frontières en préférant se laisser porter par la vague de la spéculation et
tout le monde a finalement joué le jeu de s'ébaubir devant tant de résultats
spectaculaires dans les ventes en se prosternant devant des artistes ravis
d'être devenus des stars et des idoles du marché sans trop chercher à
comprendre la raison de leur succès. Ceux qui osaient dire que l'art
contemporain représenté par Koons, Hirst et tant d'autres artistes aujourd'hui
adulés ont finalement crié dans le désert en affirmant que leur triomphe
n'était qu'une imposture. N'ayant guère été entendus, le marché de l'art a fini
par être vampirisé par les marketing men des grandes maisons de vente lesquels
ont façonné l'art contemporain selon leurs codes. A ce stade, même Dieu ne sait
probablement pas où va l'art contemporain tombé depuis plus de 20 ans dans les
abysses d'une démesure démentielle. Bref, le slogan « tout est art »
a fini par s'imposer sans que personne ne puisse délimiter le territoire de
l'art contemporain devenu ainsi le royaume d'artistes « people »
n'arrivant pas pour la plupart à la cheville d'un Picasso et dont les œuvres
souvent délirantes pourraient finir par être à l'image de ces valeurs
financières pourries qui ont plombé de nombreuses banques aux Etats-Unis.