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DAMIEN HIRST A MIS L'ART CONTEMPORAIN EN FOLIE par Adrian Darmon
22 Septembre 2008
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Au moment même du naufrage de la quatrième banque d'affaires américaine Lehman Brothers, l'artiste anglais Damien Hirst a mis le marché de l'art en folie en vendant aux enchères les 15 et 16 septembre 2008 chez Sotheby's à Londres plus de 220 œuvres inédites produites très récemment. 

 

Alors que nombre d'observateurs avaient prédit que Damien Hirst risquait de prendre un bouillon, l'estimation de 82 millions d'euros a été pulvérisée pour atteindre 140 millions d'euros. Ainsi donc, tandis que les places financières ont été grandement chahutées, le marché de l'art a connu simultanément une incroyable euphorie avec cette vente qui a démontré que le monde marchait sur la tête sans pour autant laisser présager que ce domaine serait épargné par une crise dont les effets pernicieux sur le plan économique ont été loin d'être dissipés.


En attendant, Damien Hirst a réussi un coup de maître en décidant de se passer du concours des grandes galeries pour vendre ses œuvres  et empocher au passage une somme nette avoisinant les 120 millions d'euros, ce qui l'incitera à rééditer une opération si juteuse sans trop se préoccuper de l'avenir des professionnels privés dorénavant d'une manne substantielle générée jusqu'alors par les ventes de ses créations et qui profitera dorénavant aux maisons de vente comme Sotheby's ou Christie's.


Le succès phénoménal de cette vente aura pour effet de booster sans conteste les activités de ces maisons dans le domaine de l'art contemporain et de réduire la part de marché des galeries qui d'ordinaire s'octroient environ 50% sur les œuvres qu'elles vendent. Si jamais plusieurs artistes contemporains décidaient de suivre l'exemple de Hirst, nombre de galeries finiraient par être victimes de cette nouvelle donne.


Il n'en reste pas moins que des artistes comme Damien Hirst, Jeff Koons et Andy Warhol avant eux, sont devenus les vedettes du marché en travaillant avec l'aide de nombreux collaborateurs et en utilisant des méthodes élaborées de marketing pour s'affranchir rapidement du joug des galeries. En ce sens, ils ont été plus des concepteurs géniaux et avisés que des artistes en créant pratiquement un label par le biais de leurs noms et en bénéficiant de soutiens privilégiés, les frères Saatchi pour Hirst, François Pinault pour Koons et le New York branché pour Warhol. Hirst, Koons, et Warhol à un degré moindre, ont vite compris que la diffusion de leurs œuvres par le biais des ventes aux enchères leur serait plus que profitable et à ce niveau, rares ont été les galeries qui ont été capables de rivaliser avec Sotheby's et Christie's pour des ventes à grande échelle en étant ainsi réduites à ne présenter que quelques œuvres de ces artistes dans les grandes foires.


Hirst, Koons, Warhol et les grands artistes contemporains sont néanmoins classés à part en se situant dans le haut du panier du marché de l'art, déprimé par ailleurs en ce qui concerne les ventes de moyenne qualité. Seul l'exceptionnel se vend, ce qui fait que le marché fonctionne à deux vitesses et que la situation sur celui-ci reste préoccupante car les liquidités qui y sont injectées proviennent des bénéfices réalisés sur les marchés financiers. Or, ceux-ci ont été salement secoués durant ce mois de septembre, décrit comme aussi noir que la période qui suivit la crise de 1929, et il va sans dire que l'onde de choc qui a réduit la croissance dans la plupart des pays a fini par atteindre les rivages du marché de l'art.


Ainsi donc, la vente Hirst risque d'avoir des effets trompeurs sur le marché où tout laisse croire qu'il reste épargné par la crise alors qu'il n'en est rien puisque les chiffres d'affaires de la plupart des maisons de vente ont stagné à la fin du premier semestre de 2008.


Il n'en reste pas moins que le haut du marché est devenu un domaine très spéculatif à l'image du secteur financier, ce qui sous-entend que nombre d'intervenants tirent principalement leurs revenus des bénéfices réalisés dans celui-ci et en bourse et qu'en cas de pertes, ils seront forcément limités au niveau de leurs achats d'art.


L'essor exorbitant du marché l'a fait déborder de son territoire pour dépasser largement ses limites traditionnelles et vicier l'art lui-même. Les valeurs esthétiques ont ainsi été ignorées au profit de la spéculation et les connaisseurs n'ont rien pu faire pour empêcher des spéculateurs ignares de devenir les acteurs principaux de ce marché.

Avec moins d'argent en circulation, le marché de l'art aura du mal à éviter une stagnation, voire un recul et ce ne seront pas les ventes des œuvres de Jeff Koons et de Damien Hirst qui pourraient à elles seules le sauver du marasme au cas où la crise financière déboucherait sur une crise économique majeure à l'échelle mondiale, ce qui tend déjà à se vérifier au vu des dégâts causés par la déconfiture de plusieurs banques de Wall Street même si le pire a été évité grâce à l'intervention du gouvernement américain visant à stopper l'hémorragie.


L'amplification de l'interconnexion entre le monde des affaires et le marché de l'art s'est avérée dangereuse à bien des égards, notamment en raison du fait que les nouveaux riches venus sur ce marché pour acheter à tout va de l'art contemporain n'ont pas été pour la plupart des amateurs éclairés mais bien des spéculateurs rendus ivres par la valse des records dans les ventes aux enchères, une valse qu'ils ont eux-mêmes provoquée en bataillant les uns contre les autres.

 

Spéculer sur des œuvres sans rien connaître à l'art est un exercice périlleux susceptible de tourner à la catastrophe en cas de tarissement des liquidités sur le marché. Dès lors, les créations de Koons ou de Hirst auraient du mal à se vendre faute d'enchérisseurs suffisants et la dégringolade des prix serait brutale. Pour l'instant, il convient de ne pas oublier que ces deux artistes ont surfé sur la vague d'un profond effet de mode, Koons faisant notamment de Michael Jackson une icône ou jonglant avec les stéréotypes en vogue basés sur l'image du monde contemporain où l'argent régente tout et où les valeurs traditionnelles sont négligées alors que Hirst donne volontiers dans le morbide avec ses animaux trafiqués trempant dans le formol ou ses crânes en platine sertis de diamants qui exaltent la vanité au détriment du plaisir simple.

 

Il est ainsi devenu de plus en plus difficile de comprendre l'art contemporain qui jusqu'au début des années 1960 suivait un fil conducteur assez cohérent, même avec l'émergence des artistes américains venus disputer la suprématie des Européens et auquel les Nouveaux Réalistes commencèrent à tourner le dos pour aller vers la provocation en rejetant des acquis fondamentaux qui servaient à poser de nouveaux jalons. Klein et d'autres comme Tinguely, Niki de Saint-Phalle, Spoerri, Manzoni, César ou Arman pour ce citer que ceux-là passèrent par là pour verser dans le délirant puis Warhol enfonça le clou en détournant les images de stars et des grands produits de consommation pour faire de l'art à l'échelle industrielle. Après la mort de Picasso qui représentait une balise pour les artistes et à la suite de Warhol, il devint difficile d'innover à part pousser encore plus loin la provocation en se servant de l'actualité pour coller à l'image d'une époque entraînée dans la spirale de la vitesse, de l'appât du gain, des progrès technologiques fulgurants et des tensions sans cesse répétées dans plusieurs régions de la planète où le fossé entre les riches et les pauvres s'est constamment creusé alors que les individus n'ont plus été à même de digérer les informations et donc de les analyser. Les réactions ne reposant plus sur la réflexion mais plutôt sur des paniques provoquées en un éclair à la télévision et via Internet, c'est ainsi de cette manière qu'une banque vieille de près de 160 ans comme Lehman Brothers s'est écroulée comme un château de cartes en moins de deux semaines.

Maintenant, si l'art contemporain a paru se développer d'une façon anarchique c'est tout simplement parce que les acteurs du marché, galeristes, artistes , critiques ou acheteurs, ont jeté l'éponge lorsqu'il s'est agi de définir ses frontières en préférant se laisser porter par la vague de la spéculation et tout le monde a finalement joué le jeu de s'ébaubir devant tant de résultats spectaculaires dans les ventes en se prosternant devant des artistes ravis d'être devenus des stars et des idoles du marché sans trop chercher à comprendre la raison de leur succès. Ceux qui osaient dire que l'art contemporain représenté par Koons, Hirst et tant d'autres artistes aujourd'hui  adulés ont finalement crié dans le désert en affirmant que leur triomphe n'était qu'une imposture. N'ayant guère été entendus, le marché de l'art a fini par être vampirisé par les marketing men des grandes maisons de vente lesquels ont façonné l'art contemporain selon leurs codes. A ce stade, même Dieu ne sait probablement pas où va l'art contemporain tombé depuis plus de 20 ans dans les abysses d'une démesure démentielle. Bref, le slogan « tout est art » a fini par s'imposer sans que personne ne puisse délimiter le territoire de l'art contemporain devenu ainsi le royaume d'artistes « people » n'arrivant pas pour la plupart à la cheville d'un Picasso et dont les œuvres souvent délirantes pourraient finir par être à l'image de ces valeurs financières pourries qui ont plombé de nombreuses banques aux Etats-Unis.

 

Adrian Darmon


 

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