Suite à la crise financière internationale dont les répercussions sur l'économie réelle on été dévastatrices, le marché de l'art a commencé à donner des signes d'essoufflement sans pour autant être asphyxié.
Les jours se suivent et ne ressemblent pas dans ce domaine où les résultats des ventes aux enchères n'ont plus cessé de faire du yo-yo sans que personne ne puisse prédire ce qui sortira de cette période d'expectative.
Jouer le rôle d'un Cassandre n'est jamais bien vu mais ce serait mentir de prétendre que la situation n'est pas catastrophique alors que les mauvais signaux s'accumulentdepuis des semaines.
1° On avait coutume de dire que le marché était stable tant que le niveau des invendus dans les ventes ne dépassait pas 30%. A présent, ce taux a souvent atteint 50% et parfois plus. Il y a donc des raisons de s'inquiéter.
2° La crise a frappé de plein fouet des milliers de traders qui ne lésinaient pas à acheter de l'art, surtout contemporain, grâce aux bonus engrangés lors de leurs opérations financières. Aujourd'hui, nombre d'entre eux se sont retrouvés au chômage ou sur le point de l'être, ce qui va les contraindre à réduire leur train de vie, donc à vendre.
3° Les cotes de nombreux artistes contemporains ont commencé à fléchir. Celle d'un Warhol , dont le dernier tableau peint de sa main fut réalisé en 1962 avant de peindre à nouveau en collaboration avec Basquiat près de 25 ans plus tard, a ainsi baissé de 10% depuis le début de l'année 2008 alors que de nombreuses oeuvres d'autres artistes contemporains n'atteignent plus les prix escomptés dans les ventes.
4° La crise financière a causé des dégâts considérables dans les pays émergents comme la Russie ou la Chine et n'a pas épargné nombre de riches entrepreneurs devenus moins tentés de s'aventurer sur le marché de l'art. Elle a également incité les gens à la prudence et à dépenser moins.
5° Les nombreuses foires d'art contemporains organisées durant le mois d'octobre ont donné lieu à des résultats mitigés sans pour autant être catastrophiques. Néanmoins, les amateurs ont fait preuve de prudence au niveau de leurs achats alors que les grosses pièces ont été difficiles à vendre.
6° Les prémisses de la crise se sont fait sentir dès le début du mois de septembre lorsque de nombreux groupes de ventes aux enchères ont constaté que des paiements pour des pièces adjugées en juin tardaient à être honorés.
7° Il y a eu un déficit du nombre de pièces exceptionnelles mises en vente depuis le début du mois d'octobre, certains vendeurs paraissant réticents d'affronter le test des enchères en raison de la crise financière qui a freiné les ardeurs d'acheteurs potentiels.
8° Le marché de l'art n'a commencé à devenir une sorte de bourse des valeurs que depuis trois décennies durant lesquelles les résultats des ventes ont servi à établir des indices, ce qui a donné lieu à un décorticage exagéré des performances de nombreux artistes alors qu'elles ont été souvent faussées par des acheteurs induits par des effets de mode et non motivés par des critères esthétiques. La tendance a ainsi voulu que l'état de santé du marché devait passer par l'analyse des résultats des ventes souvent dopées par l'art contemporain alors qu'il était aussi important de s'intéresser aux activités des antiquaires et des brocanteurs. Il était alors plutôt facile de prédire que le marché de l'art allait être freiné tôt ou tard puisque déjà le célèbre marché aux Puces de Saint-Ouen subissait une grave crise depuis 2001. Au lieu de cela, les analystes ont pour la plupart axé leurs études sur les résultats des ventes aux enchères ou ceux des galeries d'art contemporain dont le CA moyen s'établissait à 800 000 euros par an en 2007. A considérer les ventes réalisées en 2008 à la FIAC et à juger de la situation vécue avec anxiété par de nombreux galeristes parisiens, on peut imaginer sans peine que la donne n'est plus du tout la même à présent.
On ne s'étonnera donc pas de constater que le marché de l'art a été quelque peu à l'image du monde de la finance, euphorique à souhait avec des acteurs sûrs de leurs jugements au point de se prendre pour des démiurges. On a vu à quel point les places financières ont été ravagées par des prises de risques inconsidérées. C'est dire qu'on peut craindre aussi d'assister à de sérieux remous sur ce marché.
Pourtant, il fallait un peu de bon sens pour comprendre que les effets de mode ont la particularité d'être éphémères et que les cotes d'artistes ne se font pas en un tour de main. On aurait pu dès lors se poser des questions pertinentes lorsque certains artistes contemporains ont commencé à valoir plus cher qu'un Rembrandt, qu'un Rubens, qu'un Vélasquez, qu'un Poussin, qu'un Delacroix et j'en passe. Certes, les œuvres d'un Warhol, d'un Basquiat ou d'un Jeff Koons n'ont apparemment pas le côté désuet de celles des grands maîtres et semblent plus correspondre aux goûts des acheteurs actuels sauf que ceux-ci n'ont que faire des critères sur lesquels on se fondait naguère. Ayant baigné dans l'univers de la publicité et du marketing, ils ont surtout acheté des images symboles de leur époque comme on s'offre une Ferrari ou une Aston-Martin pour épater la galerie.
Il y a ainsi deux mondes bien distincts dans le domaine du marché de l'art avec d'un côté des amateurs encore sensibles au beau, attirés par les grands maîtres qui ont contribué au développement de l'art et de l'autre, des individus versés dans les affaires qui ont acquis des œuvres contemporaines pour gonfler leur patrimoine et conforter leur statut social. N'étant pas pour la plupart des connaisseurs, ils ont ainsi pris des risques à acheter de l'art contemporain comme des actions boursières.
Il est malheureusement patent que les leçons du passé ne parviennent pas à être retenues. On croyait que la crise de 1991 servirait d'exemple mais il n'en a rien été. Dès que l'économie s'est remise en marche, les moutons de Panurge sont revenus sur le devant de la scène achetant à tout va avant de marquer une pause de quelques mois après les attentats des Twin Towers en 2001 mais avec la crise financière qui a ravagé la planète, ils risquent d'avoir beaucoup moins d'herbe à brouter.
Le danger était évident de trop miser sur l'art contemporain, un secteur devenu la locomotive du marché qui autrement aurait continué à fonctionner à petite vitesse. Le problème est que l'art contemporain représente à maints égards une inconnue d'autant plus qu'il faut attendre au moins quinze ans pour que la cote d'un artiste soit fermement établie, nonobstant le fait que son histoire est plus facile à écrire une fois que celui-ci est arrivé au crépuscule de sa vie.
A cet égard, Picasso n'a pas eu besoin d'aller exposer ses œuvres au château de Versailles comme Jeff Koons pour établir sa célébrité pas plus qu'il n'a eu besoin de plusieurs assistants comme ce dernier ou Warhol pour créer son œuvre. Faire un parallèle entre ces trois artistes suffit ainsi à démontrer le gouffre qui existe entre un art construit tout au long d'un cheminement basé sur des repères bien lisibles et un art dérivant d'un marketing outrancier et déroutant. Il n'est donc pas étonnant que l'art contemporain ait tant fait débat depuis que la provocation et le délire ont relégué l'esthétisme et la cohérence aux oubliettes.
Si donc l'art contemporain se veut être le reflet de la société, on ne peut alors qu'être effaré de son évolution puisque notre monde vient de plonger dans les abysses d'une crise aussi grave que celle qui suivit le Krach de Wall Street en 1929. Néanmoins, on peut aussi croire que de nouvelles prises de conscience surgiront un jour du chaos qui menace le marché pour donner enfin à celui-ci un sens moins équivoque.