En attendant le verdict des enchères de la vente de la collection Pierre Bergé-Yves Saint-Laurent organisée entre le 23 et le 25 février 2009, les responsables de Christie's auront eu au moins la satisfaction de battre un record d'affluence au Grand Palais à Paris pour une exposition précédant une vacation de prestige.
Des milliers de personnes, dont de nombreux étrangers, ont fait la queue durant des heures les 21 et 22 février pour admirer les 733 pièces de cette collection hors du commun rassemblée durant des années par deux hommes passionnés par le beau qui ont cherché à vivre comme les princes italiens de la Renaissance désireux de posséder les trésors artistiques les plus recherchés.
Ayant fait preuve d'une belle patience dans les files d'attente, ces gens qui pour la plupart n'ont jamais assisté à un tel cérémonial organisé avant une vente prestigieuse se sont donc agglutinés devant ce qui représentait l'univers grandiose, voire féérique, d'Yves Saint-Laurent et de Pierre Bergé qui fut quelque peu son chaperon. Ils ont ainsi été éblouis par une superbe scénographie digne des plus belles expositions jamais montées à Paris pour découvrir les oeuvres, objets et meubles qui fascinèrent ces deux hommes qui vécurent dans un faste inimaginable pour le commun des mortels.
On ne dira cependant pas qu'ils furent des découvreurs, tels ces amateurs hantant sans cesse les foires ou les salles de vente en quête d'une bonne affaire à réaliser, tout simplement parce que leur emploi du temps ne le leur permettait pas. Ils préférèrent donc s'en remettre à des conseillers avisés qui leur suggéraient d'acheter telle ou telle pièce rare ou de visiter de temps à autre de grands antiquaires qui leur proposaient des chefs d'oeuvre de qualité musée.
Riches d'une part et possédant des goûts raffinés d'autre part, ils purent donc acheter sans compter de merveilleux trésors qui vinrent orner leurs demeures décorées avec une rare sensibilité et ce, dans une mise en scène digne de celle voulue par les grands collectionneurs du passé, tels Laurent de Médicis, le cardinal de Mazarin, Louis XIV et nombre d'aristocrates anglais du 18e siècle vivant dans un faste inouï.
Christie's a tablé sur un produit d'environ 300 millions d'euros, une somme basée sur des estimations tenant apparemment compte de la crise financière et boursière qui a bouleversé la planète et fait reculer son chiffre d'affaires global de plus de 12% en 2008. Ainsi donc, si la vente de cette collection avait eu lieu au début de 2008, lorsque les acheteurs russes, américains ou chinois faisaient valser les records d'enchères à tout va, la maison de vente aurait certainement tablé sur un produit de près de 600 millions d'euros. Voilà peut-être la raison de nombreuses estimations qui ont fait sourire nombre de connaisseurs sans tenir compte des provenances pour une telle collection qui auront pour effet de pousser les enchères très haut.
A titre d'exemple, de nombreuses sculptures en bronze ou de splendides pièces d'orfèvrerie des 16e, 17e ou 18e siècles ont été estimées entre 8000 et 50 000 euros. En dépit de la crise, même dans une vente dépourvue du label Bergé-Saint Laurent, ces raretés atteindraient le double, le triple et même le quintuple de ces estimations. On serait alors bien tenté de croire que Christie's a voulu que celles-ci soient modestes pour faire monter la fièvre bien avant la vente en adoptant un stratagème bien connu de la part de commissaires-priseurs qui consiste à allécher un maximum d'amateurs qui, au vu d'estimations modestes, seront très motivés pour en découdre au moment de la vacation.
Depuis la vente de la collection Cyril Humphris par Sotheby's à New York les 10 et 11 janvier 1995 à New York, on n'a jamais vu autant de magnifiques sculptures en bronze proposées aux enchères. Inutile donc de signaler que les amateurs en ont eu l'eau à la bouche en rêvant de s'accaparer quelques pièces qui firent le bonheur de Pierre Bergé et d'Yves Saint-Laurent qui achetèrent aussi des émaux de toute beauté des 15e et 16e siècle, des camées splendides et des objets d'orfèvrerie qui ornèrent les tables de nombreuses maisons princières et que certains musées désireraient posséder.
A cela, il convient d'ajouter des chefs d'oeuvre du domaine de l'art déco et des tableaux d'artistes majeurs comme Picasso, Mondrian, Klee, Géricault, De Chirico, Léger, Ingres, le Baron Gros, Frans Hals et d'autres non moins célèbres sans oublier une sculpture en bois de Brancusi, un rare mobile mécanique de Calder, un flacon de parfum au titre jubilatoire de la "Belle Haleine" de Marcel Duchamp (estimé 1,5 millions d'euros), une table de Rateau, des meubles d'Eileen Gray ou de Ruhlmann, des bustes romains en marbre et tant d'autres choses propres à faire rêver, comme ce portrait de jeune garçon par Goya, retiré malheureusement de la vente, Pierre Bergé ayant préféré l'offrir au Louvre.
Malgré la conjoncture économique défavorable, cette vente, déjà décrite comme celle du siècle, sera à coup sûr un succès dont on reparlera car avant même sa tenue elle a marqué formidablement les esprits.