Depuis l'apparition en septembre 2008 de la pire crise à laquelle le monde a eu à faire face depuis celle de 1929, la fréquentation des restaurants a baissé de 10% à Paris et parfois jusqu'à 50% en province alors que les prix des vins de Bordeaux ont chuté jusqu'à 45% prouvant par là que les individus ont cédé à l'inquiétude du lendemain pour changer profondément leurs habitudes.
Il en a été de même pour le marché de l'art qui est passé d'une folle euphorie hautement spéculative à un marasme brutal. Ainsi, Artprice, au contraire d'Artcult qui depuis longtemps avait maintes fois mis le doigt sur de nombreux errements qui étaient autant de signes d'une débâcle à venir, les analystes d'Artprice qui n'avaient pas vu la crise venir, ont fini par admettre dans leur dernière analyse publiée le 9 avril 2009 que le marché de l'art, aprèssept années consécutives de hausse des prix, avait basculé dès le début de 2008 suite à l'aggravation de lacrise des subprimes laquelle avait mis à mal les systèmes financiers et économiques internationaux et qu'il fallait remonter à la déflagration de 1991-1992 pour observer un tel effondrement.
Selon artprice, dans les années 1990, le marché haut de gamme était tenu par des banques et des collectionneurs asiatiques participant à l'envolée des prix des œuvres impressionnistes et modernes avec une flambée des prix, y compris pour des œuvres de médiocre qualité, avant le recul provoqué par la Guerre du Golfe de 1991 qui fut marqué par un taux d'invendus d'environ 25%. Dans les années 2000, la demande avait repris du poil de la bête, notamment avec l'émergence de nouveaux collectionneurs fortunés venus d'Asie, de Russie et du Moyen-Orient, ce qui s'était accompagnée d'une augmentation de 47% des œuvres mises en vente aux enchères alors que le taux des invendus avait progressé jusqu'à 36%.
En 2008, l'augmentation du nombre de lots proposés aux enchères s'est encore accrue de 20% par rapport à 2007 alors que le chiffre d'affaires mondial des ventes publiques a d'un autre côté baissé d'un milliard de dollars par rapport à 2007 pour totaliser 8,3 milliards de dollars, le taux des invendus ayant fini par atteindre un pic de 45% en décembre.
Pour Artprice, cette contre-performance a toutefois valu d'être relativisée du faitqu'entre 2000 et 2005, le montant des ventes d'art dans le monde oscillait entre 2,5 et 4,2 milliards de dollars, un constat qui tendrait néanmoins à démontrer que les spéculateurs n'y avaient pas été de main de morte pour faire monter les prix sans retenue aucune.
Alors que la bulle spéculative atteignait son plus haut niveau en 2007, avec 1 254 adjudications supérieures au million de dollars, soit autant que sur les années 2005 et 2006 cumulées., Artprice a signalé qu'en 2008, il n'y en a eu que 1 090 fois au-delà du million, dont 65 fois pour Damien Hirst, 45 pour Andy Warhol, 22 pour Gerhard Richter, 19 pour Richard Prince et 18 pour Jeff Koons, des artistes dont la cote a fortement baissé en 2009.
Dans un tel climat de spéculation, les maisons de vente n'ont donc pas songé prendre la précaution en 2008 d'afficher des estimations raisonnables lors de leurs ventes de prestige en se basant trop généreusement sur les prix de 2007. Mais qu'importe, puisque les résultats du mois de mai ont été ébouriffants avec un total de 1,2 milliard de dollars et 31 nouveaux records d'artistes. Et artprice de signaler les 37 millions de dollars enregistrés chez Christie's pour Le Pont du chemin de fer à Argenteuil de Claude Monet, les 35 millions de dollars portés chez Sotheby's pour l'Etude pour la femme en bleu de Fernand Léger, les 77 millions de dollars placés pour un Triptych de Francis Bacon (Sotheby's) ou les 30 millions de dollars dépensés pour une toile de Lucian Freud (Christie's), des enchères qui ont permis au produit des ventes réalisé entre janvier et juin 2008 d'atteindre 5,5 milliards de dollars, un record semestriel absolu, avant une dégringolade durant le second semestre, entrevue avant l'heure par artcult dans une interview accordée au « Soir » de Bruxelles à la veille de Noël 2007.
Il ne fallait vraiment pas être devin pour prédire que la crise des subprimes qui avait éclaté au début de l'année 2007 aux USA allait provoquer un désastre sur les marchés financiers et boursiers et que la hausse infernale des prix sur le marché de l'art était annonciatrice de tous les dangers.
Résultat : dès octobre 2008, la dégradation de l'économie mondiale et l'effondrement des places boursières européennes, américaines ou asiatiques ont fait que le marché de l'art s'est grippé avec une sévère correction de moins 30% enregistrée par l'indice des prix calculé en dollars par Artprice alors que la chute n'avait pas été aussi rude entre janvier 1990 et janvier 1991 avec un fléchissement de –21%, suivi d'une baisse de –27 % enregistrée en janvier 1992.
Les premières secousses de la rentrée ont été enregistrées au lendemain de la fameuse vente «Beautiful inside my Head forever» dédiée à Damien Hirst par Sotheby's les 15 et 16septembre 2008 (Londres) qui a généré l'équivalent de 95,5 m£ (171,6 m$), et signé le record pour une vente consacrée à un seul artiste, a indiqué Artprice.
Jusqu'au 16 septembre inclus, le marché de l'art haut de gamme a tenu bon avec la vente de 80% des œuvres estimées à plus d'un million d'euros. Cependant, Artprice a remarqué qu'entre le 17 septembre 2008 et la mi-décembre, ce ratio a littéralement dégringolé pour atteindre 55%. En parallèle des violentes corrections boursières, les vacations d'octobre ont été catastrophiques avec des taux d'invendus records : 27% chez Sotheby's, 45% chez Christie's, 46% chez Phillips de Pury, illustrant la défiance des acteurs du marché de l'art.
En conséquence de quoi, le taux d'œuvres invendues a été de 43,6%, soit un pourcentage deux fois plus important qu'en octobre 2007, et en urgence, les maisons de ventes ont dû s'accorder avec leurs vendeurs pour faire tomber les prix de réserve, ce qui n'a pas empêché Christie's d'essuyer un manque à gagnerde 100 m$ par rapport aux attentes de sa vente d'art impressionniste et moderne new-yorkaise du 6 novembre (250 m$ attendus, 146,7 m$ enregistrés).
Dans ce contexte, les baisses les plus importantes ont concerné l'art contemporain , le domaine le plus instable dumarché, suite à une désaffection importante des acteurs des pays émergents et de nombreux Américains, ce qui a eu une profonde incidence sur les cotes des artistes sur lesquels la spéculation avait le plus joué. Résultat : selon Artprice, les prix ont baissé de 34,4% sur une année.
Les artistes les plus touchés par la baisse des prix ont été ceux dont la cote avait flambé très rapidement tandis que l'art ancien a résisté, en hausse de 15% par rapport à 2007. Le marché haut de gamme a ainsi été confronté à une correction sans précédent car il était alimenté à 19,5% par l'art contemporain en 2008, un chiffre inimaginable il y a encore trois ans, avant que les performances des artistes asiatiques ne vinssent gonfler la part de l'art contemporain. Selon Artprice, en 2006, les artistes asiatiques contemporains les plus convoités Zhang Xiaogang, Yue Minjun, Zeng Fanzhi, Yan Pei-Ming et le japonais Takashi Murakami ont cumulé 4 adjudications millionnaires, puis 35 en 2008. Désormais, l'art contemporain asiatique, chinois en particulier, a subi de plein fouet les effets pervers de deux années d'envolée spéculative en enregistrant des taux d'invendus allant jusqu'à 44%.
En 2007, les Etats-Unis s'accaparaient 43% du produit des ventes mondiales avec un produit de 3,9 milliards de dollars soit un milliard de plus qu'en 2008 alors que Londres a un peu moins souffert de la crise pour prétendre maintenant au leadership mondial. Si le domaine de l'art contemporain a été plus affecté aux Etats-Unis, ceux des pièces anciennes, impressionnistes et modernes ont bien mieux résisté, Londres enregistrant un total de 2,958 milliards de dollars en 2008, soit 35,7% du chiffre d'affaires mondial. A titre indicatif, les toiles de maîtres impressionnistes et modernes soumises à enchères les 24 et 25 juin ont rapporté l'équivalent de 326,8 m$. A cet égard, le volume d'affaires de 126 m£ de Christie's le 24 juin a marqué un sommet jamais atteint jusqu'alors aux enchères en Europe. Le lendemain, Sotheby's a dépassé de 7m£ ses prévisions hautes.
Artprice a indiqué que dans la bataille de titans que se livrent Christie's et Sotheby's, la compétition s'est soldée par un renversement historique en 2008,Sotheby's passant en tête du classement, fort d'un chiffre d'affaires annuel de près de 3,3 milliards de dollars, devançant sa rivale de 400 millions de dollars. A eux seuls, ces deux groupes ont généré 73% du produit mondial des ventes de Fine Art, en s'appropriant seulement 16% des transactions mondiales. Tous deux ont tenu plus de 87% du marché très haut de gamme, en frappant en 2008 929 des 1 064 coups de marteau supérieur au million de dollars.
Il reste à savoir si le marché parviendra à limiter les dégâts en 2009. Vu qu'il n'y a eu aucun signe de sortie de crise, rien ne permet de voir une amélioration sensible du volume des affaires, la spectaculaire dispersion de la collection Pierre Bergé -Yves Saint-Laurent par Christie's à la fin du mois de février 2009 au Grand Palais n'ayant été qu'un éphémère ballon d'oxygène. Les acheteurs étant revenus à la raison, on peut espérer néanmoins un assainissement pour repartir vers de meilleurs bases au moment d'une reprise économique.
On aura déjà constaté un essoufflement de la demande pour les œuvres d'Andy Warhol (420 m$ en 2007 contre 236,7 m$ en 2008) lequel a été détrôné par Picasso au hit parade des ventes de 2008 d'autant plus que les amateurs auront désormais tendance à plus réfléchir quant à acheter des œuvres du roi du Pop Art . Quant à Damien Hirst (55% d'invendus entre septembre et décembre 2008), Jeff Koons ou Richard Prince, propulsés vers les sommets entre 2002 et 2008, on peut craindre que le recul de la cote de ces derniers rne se poursuive inexorablement.
Les prix pour les oeuvres de Picasso, elles aussi touchées par la crise, sont retombés à leur niveau de 2005. L'indice pour Francis Bacon, qui avait progressé de 514% entre 2005 et 2008, a chuté de 48% en un an. L'indice pour Alberto Giacometti (+ 341% entre décembre 2004 et décembre 2008) a moins été affecté tandis que celui de Gerhard Richter (+780% entre 1998 et 2008) risque de chuter lourdement.
En attendant, le marché de l'art est lié aux aléas de la crise et avant tout aux performances boursières avec parfois des éclaircies mais le plus souvent des déceptions. Mais le plus grave est que l'activité s'est concentrée en grande partie dans les salles de vente alors que les galeries et les antiquaires sont soumis au pain sec. Tant que la confiance ne sera pas de retour, il en sera ainsi mais dans la durée, les dégâts de la crise auront vraisemblablement des effets négatifs car les individus ont fini par changer de comportement en achetant utile. Or, l'art fait partie du domaine du superflu ce qui fait que les achats dans ce domaine ne se font que si on se sent à l'abri du besoin mais aujourd'hui, même les riches craignent pour l'avenir, ce qui signifie que le marché ne connaîtra pas avant longtemps, et peut-être jamais plus, une situation euphorique comparable à la période 2004-2007.