Une Tête de caryatide en pierre
calcaire sculptée par l'artiste italien Amedeo Modigliani a été adjugée au
sextuple de son estimation pour atteindre le prix record de 43,18 millions
d'euros lors d'une vente organisée par Christie's le 14 juin 2010 à Paris.
Le prix de cette sculpture de 65 cm
provenant la collection de l'homme d'affaires Gaston Lévy (1893-1977),
fondateur de la chaîne de magasins Monoprix, a également constitué un nouveau
record de vente pour une pièce vendue en France en devançant largement Les
Coucous, un tableau de Matisse adjugé à près de 36 millions d'euros
lors de la vente Yves Saint Laurent-Pierre Bergé, organisée à Paris par
Christie's en février 2009.
Exposée au Salon d'automne de 1912, cette sculpture avait
été taillée directement dans la pierre deux ans plus tôt par Modigliani qui
travaillait alors sous l'influence du sculpteur roumain Constantin Brancusi
qu'il avait rencontré à Paris en 1909.
Typique
du style de Modigliani avec sa face ovale, ses yeux en amande, son long nez
étroit, sa petite bouche en cul de poule et son cou allongé, cette œuvre
restait une des rares en mains privées puisque 17 des 27 sculptures connues de
l'artiste se trouvent dans les plus grands musées de la planète.
Venu à Paris en 1906, Modigliani, descendant d'une
famille de marchands juifs de Livourne, s'était consacré entre 1909 et 1914 à
la sculpture qu'il avait ensuite définitivement abandonnée au profit de la
peinture. Il avait ainsi notamment réalisé la fameuse série des caryatides
appelées les Déesses de beauté, figures de femmes inspirées de la statuaire
antique.
La rencontre de Modigliani avec Brancusi fut
déterminante. S'inspirant d'emblée de l'idéal de beauté de l'artiste roumain,
il avait comme lui taillé la pierre. Toutefois différente des sculptures
antiquisantes qu'il avait produites, cette tête en pierre calcaire a eu un côté
maniériste annonçant le style typique des portraits féminins qu'il peignit à
partir de 1914.
Mort à 36 ans et entré dans la légende dans
l'histoire de l'art en tant que peintre maudit comme Van Gogh, Modigliani mena
une vie douloureuse et pathétique. Tuberculeux dès son enfance puis devenu
alcoolique en subissant l'influence néfaste de Maurice Utrillo qu'il avait rencontré
à Montmartre, le peintre italien s'enfonça dans la déchéance en entraînant dans
la mort sa compagne Jeanne Hébuterne qui, enceinte de huit mois, se suicida en
se jetant du 5e étage de son domicile le lendemain de sa
disparition.
Son succès fut donc posthume lorsque des amateurs
commencèrent à s'intéresser avec passion à ses œuvres bien que la critique
restât sévère à son encontre en le considérant somme toute comme secondaire
pour aller le cataloguer simplement parmi les peintres de l'Ecole de Paris qui
furent ensuite raillés par la presse xénophobe dans les années précédant la
Seconde Guerre Mondiale.
En fait, comme Van Gogh, son illustre prédécesseur,
Modigliani fut à l'instar de son coreligionnaire Chaïm Soutine à contre-courant
des modes de son époque, une sorte d'électron libre attaché à réinventer la
beauté féminine en exhalant une sentimentalité rare confinant au passionnel.
Débarqué à Montmartre à l'âge de 22 ans après avoir
fréquenté la Scuola di Nudo Libero de Florence, cet artiste au physique de beau
ténébreux ne s'était pas intéressé aux mouvements avant-gardistes comme le
Fauvisme ou le Cubisme qui avaient commencé à éclore à partir de 1905 et ce,
bien qu'ileût notamment fréquenté
Picasso. Plus attiré par les néo-impressionnistes ou Toulouse-Lautrec, il avait
plutôt travaillé en solitaire en préférant la compagnie de Soutine et d'Utrillo
ou d'êtres asociaux portés comme lui sur l'alcool.
Ayant quitté Montmartre en 1909 pour s'installer Cité
Falguière à Montparnasse, Modigliani avait néanmoins eu le bonheur de faire
connaissance avec Brancusi, ce qui l'avait conduit à s'intéresser plus à la
sculpture qu'à la peinture pour produire alors d'étranges statues inspirées de
l'antique et de l'art africain, notamment l'art baoulé de Côte d'Ivoire qui
l'avait conduit à créer des figures féminines aux longs cous, aux yeux
oblongues, aux nez allongés et fins et aux bouches étroites qui allaient à
partir de 1914 devenir sa marque de fabrique en peinture.
Occupé à sculpter entre 1910 et 1913 et vivant alors
une liaison tumultueuse avec la poétesse anglaise Beatrice Hastings, Modigliani
n'avait produit qu'une dizaine de toiles durant cette période avant de
rencontrer Paul Guillaume lequel l'avait incité à revenir à la peinture.
Néanmoins, il n'avait pas réussi à atteindre le succès tant espéré après une
exposition organisée par Berthe Weil qui avait fait scandale au point que la
police était intervenue pour faire retirer de la vitrine de la galerie de cette
dernière des toiles jugées choquantes.
Lassé des nombreux scandales causés par Beatrice
Hastings, Modigliani s'était ensuite mis en ménage avec Jeanne Hébuterne, une
douce jeune femme qui lui avait permis de connaître une existence enfin un peu
plus tranquille sauf que la maladie, la drogue et l'alcool l'avaient prématurément
usé pour le conduire à une mort inéluctable.
Les
responsables de Christie's se doutaient bien que l'estimation haute donnée pour
cette œuvre serait pulvérisée sans toutefois imaginer que l'enchère finale
serait aussi tonitruante.