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Un Corot vaut son pesant de carats... (AD)
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Le journal d'un fou d'art
Les fous d'art, ivres de savoir et de découvertes, riches ou moins nantis et sans cesse à l'affût des nouvelles relatives au marché de l'art, forment une belle légion à travers le monde. Sans eux, ce marché n'aurait donc sûrement rien de légendaire. Depuis plus d'une quinzaine d'années, Adrian Darmon a donc rassemblé à travers plus de 2200 pages de multiples anecdotes souvent croustillantes sur les chineurs, amateurs et autres acteurs de cet univers plutôt incroyable et parfois impitoyable.
XIIème Chapitre
Pataquès à Vallès
01 Décembre 2001 |
Cet article se compose de 2 pages.
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Vendredi 30 novembre, temps doux mais grosse pluie sur le marché de Saint-Ouen où la bonne marchandise est toujours aussi rare dans les stands. Certes, des brocanteurs ont amené des pièces intéressantes mais les ont dissimulées dans l'attente du passage de quelque grand marchand qui aura ainsi le privilège de les examiner avant les autres chineurs. On peut appeler cela de la discrimination vis-à-vis de professionnels et de fouineurs moins opulents mais aux yeux de ces brocanteurs, le jugement d'un grand marchand et l'honneur de lui vendre une pièce valable priment plus que tout, quitte à faire une boulette en la vendant du fait que les grands antiquaires viennent aux Puces surtout pour réaliser une bonne affaire. Au marché Paul Bert, un brocanteur sort ainsi de derrière un meuble une gravure de Renoir et un tableau pour les montrer à un grand marchand de la Rive Gauche qui, au bout de cinq minutes, lui délivre cependant un verdict négatif. La gravure n'est qu'une ancienne reproduction et le tableau ne l'intéresse guère. Il ne restera donc plus au vendeur qu'à les ressortir la semaine prochaine pour piéger un gogo mais si ces pièces avaient valu le jus, il n'aurait alors obtenu pour celles-ci que le tiers ou le quart du prix qui aurait été atteint dans une vente aux enchères. A force de prendre l'habitude de réserver en priorité la bonne camelote pour des grands marchands, ces brocanteurs ont fini par exaspérer nombre de chineurs qui s'estiment pourtant aptes à faire des offres plus généreuses que celles de ces privilégiés. N'empêche, les choses sont ce qu'elles sont et personne ne pourra changer la mentalité de ces brocanteurs à l'esprit obtu. Rncontre avec "Doc Mabuse" qui me montre une petite huile sur panneau signée "Corot" qui a tout l'air d'un pastiche. Je lui conseille de la proposer à Chester Fielx qui, depuis l'authentification de son petit autoportrait de Corot, entretient les meilleurs rapports avec l'expert de ce maître et qui pourrait ainsi avoir plus de chances que moi d'obtenir un certificat. De la bonne marchandise, il y en a eu au marché Jules Vallès ce matin mais celle-ci est devenue si rare que certains marchands finissent par perdre leur sang-froid lorsqu'ils tombent en même temps sur un truc excitant. Grosse dispute devant un stand pour une verrerie de Lalique au sujet laquelle un marchand a fait une offre au vendeur aussitôt contrebalancée par une proposition de prix supérieur faite par un autre qui n'a pas su attendre son tour pour parler, ce qui ne se fait pas selon les règles de la profession. Insultes, menaces, le ton monte jusqu'à ce que celui qui a fait la première offre lance à son rival : «Enc… de ta race, je vais te casser la gueule !»… Propos peu amènes de la part d'un marchand apparemment atteint d'une «Benladénite» aiguë, ce nouveau genre de spleen qui, à défaut d'entraîner le détournement d'un Boeing, risque d'amener n'importe quel névrosé à s'emparer d'un simple Bouygues avec sa recharge encore pleine pour le jeter contre une tour du quartier de la Défense. En voilà un qui a claqué un fusible à cause de la sinistrose, ce qui me fait penser que Picasso a eu sa période rose tandis alors que celle du marché aux Puces semble plutôt morose. « Oh My Lord ! », George Harrison est mort il y a quelques heures. Une partie de notre jeunesse fout le camp alors que le monde apparaît de plus en plus accro à toutes sortes de drogues comme pour mieux oublier son mal de vivre galopant.
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Vendredi 30 novembre, temps doux mais grosse pluie sur le marché de Saint-Ouen où la bonne marchandise est toujours aussi rare dans les stands. Certes, des brocanteurs ont amené des pièces intéressantes mais les ont dissimulées dans l'attente du passage de quelque grand marchand qui aura ainsi le privilège de les examiner avant les autres chineurs. On peut appeler cela de la discrimination vis-à-vis de professionnels et de fouineurs moins opulents mais aux yeux de ces brocanteurs, le jugement d'un grand marchand et l'honneur de lui vendre une pièce valable priment plus que tout, quitte à faire une boulette en la vendant du fait que les grands antiquaires viennent aux Puces surtout pour réaliser une bonne affaire. Au marché Paul Bert, un brocanteur sort ainsi de derrière un meuble une gravure de Renoir et un tableau pour les montrer à un grand marchand de la Rive Gauche qui, au bout de cinq minutes, lui délivre cependant un verdict négatif. La gravure n'est qu'une ancienne reproduction et le tableau ne l'intéresse guère. Il ne restera donc plus au vendeur qu'à les ressortir la semaine prochaine pour piéger un gogo mais si ces pièces avaient valu le jus, il n'aurait alors obtenu pour celles-ci que le tiers ou le quart du prix qui aurait été atteint dans une vente aux enchères. A force de prendre l'habitude de réserver en priorité la bonne camelote pour des grands marchands, ces brocanteurs ont fini par exaspérer nombre de chineurs qui s'estiment pourtant aptes à faire des offres plus généreuses que celles de ces privilégiés. N'empêche, les choses sont ce qu'elles sont et personne ne pourra changer la mentalité de ces brocanteurs à l'esprit obtu. Rncontre avec "Doc Mabuse" qui me montre une petite huile sur panneau signée "Corot" qui a tout l'air d'un pastiche. Je lui conseille de la proposer à Chester Fielx qui, depuis l'authentification de son petit autoportrait de Corot, entretient les meilleurs rapports avec l'expert de ce maître et qui pourrait ainsi avoir plus de chances que moi d'obtenir un certificat. De la bonne marchandise, il y en a eu au marché Jules Vallès ce matin mais celle-ci est devenue si rare que certains marchands finissent par perdre leur sang-froid lorsqu'ils tombent en même temps sur un truc excitant. Grosse dispute devant un stand pour une verrerie de Lalique au sujet laquelle un marchand a fait une offre au vendeur aussitôt contrebalancée par une proposition de prix supérieur faite par un autre qui n'a pas su attendre son tour pour parler, ce qui ne se fait pas selon les règles de la profession. Insultes, menaces, le ton monte jusqu'à ce que celui qui a fait la première offre lance à son rival : «Enc… de ta race, je vais te casser la gueule !»… Propos peu amènes de la part d'un marchand apparemment atteint d'une «Benladénite» aiguë, ce nouveau genre de spleen qui, à défaut d'entraîner le détournement d'un Boeing, risque d'amener n'importe quel névrosé à s'emparer d'un simple Bouygues avec sa recharge encore pleine pour le jeter contre une tour du quartier de la Défense. En voilà un qui a claqué un fusible à cause de la sinistrose, ce qui me fait penser que Picasso a eu sa période rose tandis alors que celle du marché aux Puces semble plutôt morose. « Oh My Lord ! », George Harrison est mort il y a quelques heures. Une partie de notre jeunesse fout le camp alors que le monde apparaît de plus en plus accro à toutes sortes de drogues comme pour mieux oublier son mal de vivre galopant.
Pour le benjamin des « Beatles » c'était le cannabis et les clopes qui ont fini par le griller. Pour Malraux, c'était l'opium. Pour les coureurs cyclistes, c'est le «Pot Belge» ou l'EPO. Pour d'autres sportifs, la caféine, l'éphédrine ou la nandrolone. Pour les « Golden Boys », certains hommes politiques, membres de le jet-set, présentateurs de télévision, artistes, galeristes ou mannequins c'est la coke. Pour des étudiants, c'est l'amphétamine et d'autres excitants ou pour certains élèves du lycée Henri IV un mélange de haschisch et de Guronsan qui les fait tomber de leur mât de "co-Khâgne" pour au moins dix jours. Pour certains antiquaires, brocanteurs, femmes au foyer débordées, policiers ou gendarmes mal aimés, chauffeurs de bus stressés, convoyeurs de fonds sur le perpétuel qui-vive, chômeurs de longue durée, directeurs ou employés assis sur des sièges éjectables, ce sont des tranquillisants de toutes sortes. Pour d'autres, c'est l'alcool, la marijuana, l'héroïne ou les drogues hallucinogènes. Pour moi, c'est l'art pour ne pas avoir le cafard et ce sont les mots pour échapper aux maux du quotidien. Etonnement, attroupement, la foule des chineurs a formé un cercle autour des protagonistes qui semblent prêts à en découdre. Certains se frottent les mains à l'idée d'être aux premières loges pour ce beau pugilat à venir, d'autres sont stupéfaits d'assister à une telle scène. Hurlements, nouvelles injures, poings levés. Moment de flottement. Subitement, la tension tombe et les adversaires s'en vont chacun de leur côté après ce face-à-face tumultueux. Dépit des uns, soulagement des autres, l'empoignade n'aura pas lieu. Le manque manifeste de bonne marchandise, tant aux Puces qu'à Drouot, donne ainsi naissance à des « Ben la dèche » qui deviennent aigris de ne plus pouvoir s'approvisionner correctement, d'attendre désespérément la venue de clients et de voir alors avec inquiétude leur niveau de vie baisser dangereusement. A ce compte-là, ce sont surtout les grands marchands, confrontés à des charges énormes, qui sont le plus exposés. L'un d'eux, au détour d'une allée du marché Paul Bert, me déclare qu'il éprouve les pires difficultés pour maintenir le cap. Il est bien loin le temps où des chandeliers en bronze du XVIe siècle étaient envoyés à la casse et où des curés sciaient ingénument des sculptures du Moyen-Âge parce que ces objets étaient encombrants. Tout ce qui semblait futile finissait ainsi au grenier puis souvent à la décharge. Un vieil antiquaire autrefois brocanteur vient de me raconter qu'il y a encore trente ans, il trouvait d'incroyables trésors dans des bennes à gravats, comme ce siège estampillé J.B Séné jeté devant un immeuble de la rue Scribe, alors que par ailleurs, il avait plus d'une fois arrêté le bras d'un ouvrier employé dans une société de récupération de métaux qui s'apprêtait à détruire une sculpture à coups de marteau. Son père était couvreur, un métier qui pouvait servir de tremplin pour devenir brocanteur puisque lorsqu'il refaisait un toit, les gravats de la couverture tombaient dans le grenier, ce qui conduisait le propriétaire de l'habitation à lui demander de tout débarrasser. « On ramenait ainsi à l'atelier les gravats mais aussi le contenu du grenier qui comprenait parfois d'incroyables trésors », m'a révélé ce marchand en soulignant qu'à cette époque, de nombreux brocanteurs avaient de la sorte permis de sauver de la destruction une énorme quantité d'œuvres d'art appelées à finir dans des décharges.
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