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Un amateur d'art est généralement un pro au niveau du savoir (A.D)
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Le journal d'un fou d'art
Les fous d'art, ivres de savoir et de découvertes, riches ou moins nantis et sans cesse à l'affût des nouvelles relatives au marché de l'art, forment une belle légion à travers le monde. Sans eux, ce marché n'aurait donc sûrement rien de légendaire. Depuis plus d'une quinzaine d'années, Adrian Darmon a donc rassemblé à travers plus de 2200 pages de multiples anecdotes souvent croustillantes sur les chineurs, amateurs et autres acteurs de cet univers plutôt incroyable et parfois impitoyable.
XVème Chapitre
Un tableau de Balthus capté par Giacometti
01 Mai 2002 |
Cet article se compose de 2 pages.
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Samedi 4 mai, la multiplicité des foires organisées ce week-end à Paris et ses environs a dispersé les chineurs vers divers lieux. Les habitués du marché de Vanves sont donc moins nombreux mais les chances de trouver des choses intéressantes ne sont pas augmentées pour autant. Les visiteurs ont plutôt la tête ailleurs alors que les conversations tournent principalement autour de l'élection présidentielle. D'après les commentaires entendus ici et là, le score prévisible est de plus de 75% de voix en faveur de Jacques Chirac, ce qui signifie que certains marchands du coin sont donc disposés à voter pour le démagogue Le Pen qui a rallié sous sa bannière tous les frustrés du pays et vraisemblablement ce brocanteur à l'air canaille, souvent en panne de facturier, qui déclare ouvertement détester les Anglais. S'il s'agit de défendre l'idée de ne vendre les antiquités françaises qu'aux citoyens de l'Hexagone, alors bonjour la déprime… Entre deux stands, « J.C » dit le « Jésus des foires » me montre ses trouvailles, une huile sur toile peinte dans le genre Barbizon et une œuvre pointilliste portant le monogramme « HR » datée de 1905 représentant un omnibus aux Batignolles. Le monogramme en question ne me dit vraiment rien mais « J.C », salarié au placard, sans bureau et sans occupation, qui profite largement de son temps libre pour chiner, est persuadé une énième fois d'avoir réalisé un bon petit coup. Rêver est bien le propre de tout chineur. J'entends le même son de cloche en rencontrant « Dodo la Marmotte » qui me soumet sa trouvaille, une petite huile montrant un pêcheur dans sa barque qui pourrait faire penser fugitivement à Caillebotte mais comme d'habitude, « Dodo » possède le don inné de voir des chefs d'œuvre là où il n'y en a pas. Petit tour vers huit heures à la foire à la brocante du boulevard de Charonne puis à celle de l'avenue de la République où il n'y a que de la drouille et des pompes à perte de vue. Affligeant… Il valait mieux aller à Versailles où le déballage annuel a été plus fructueux pour quelques chineurs malins quoique personne n'ait trouvé une merveille, pas même Chester Fielx, présent sur les lieux dès six heures.
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Vers 13 heures, déjeuner au « Père Igor » à Saint-Ouen avec Chester, Ali dit « Baba cool» et « Youki le Musicien ». On parle de tout, surtout de l'élection, et de rien pour finir par évoquer cette histoire de tableau de Balthus offert par ce dernier au garçon d'un café du côté de la rue d'Alésia mais jamais remis à son destinataire. Balthus avait peint une nature morte en 1958 pour la donner à ce garçon de café prénommé Henri auquel elle fut dédicacée. En fait, l'artiste avait confié cette œuvre à Alberto Giacometti avec pour instruction de la remettre à son destinataire, ce que ce dernier, avait oublié de faire. Fut-il distrait ou voulut-il s'accaparer ce tableau ? On ne le saura jamais. Toujours est-il que Mary-Lisa Palmer, directrice de l'Association Giacometti, admit en 1994 que ce tableau figurait dans la succession de l'artiste. Sur ce, la femme de Balthus réclama celui-ci au prétexte que Giacometti avait oublié de s'acquitter de sa mission. En 1996, Balthus entreprit de récupérer son tableau en saisissant un tribunal mais l'Association Giacometti s'opposa à sa restitution. Trois ans plus tard, le peintre assigna celle-ci en référé mais fut débouté tandis que la famille de Giacometti vint à sa rescousse en stipulant que ce tableau devait lui être rendu. En mars 2000, Balthus revint à la charge devant le tribunal de Paris et à la suite d'un article paru dans « Le Journal du Dimanche », une lectrice indiqua qu'elle était la fille du garçon de café en se rappelant que son père, un dénommé Henri Daumin qui travaillait à « La Chope d'Alésia » à l'angle des rues Didot et Gergovie, lui avait raconté un jour qu'un peintre connu lui avait promis une toile. Balthus est mort le 18 février 2001 mais sa femme et ses enfants ne désespèrent pas de récupérer cette nature morte quoique, une promesse se devant d'être tenue, la morale serait sauve si elle parvenait finalement aux héritiers de celui à qui elle était destinée. Dimanche 5 mai, jour de l'élection présidentielle, un calme plat règne à Saint-Ouen où les antiquaires du marché Biron crient de plus en plus misère. Ceux-ci ne voient pratiquement plus personne dans leurs boutiques et commencent à brader certaines pièces aux rares clients qu'ils voient pour payer leurs frais de fonctionnement. Le marasme ambiant risque de durer encore quelques semaines puisque la France restera suspendue au résultat des élections législatives du mois de juin. Les gens qui aiment l'art n'ont guère la tête à faire des achats en ce moment et le temps glacial qui règne sur Paris n'est en outre guère propice aux balades dominicales. Vers onze heures, je croise « Dédé de Montreuil » dit « Lop-Lop » en référence à l'animal surréaliste inventé par Max Ernst, qui me fait découvrir ses dernières trouvailles, une petite huile représentant une scène de fenaison et une toile représentant un paysage, peinte dans un style rappelant vaguement celui de Monet. Il espère en tirer un bon prix mais semble ignorer que les marchands aptes à lui faire une offre doivent se compter actuellement sur les doigts d'une seule main. Je le quitte en lui signalant que les liquidités se font vraiment rares à Saint-Ouen et que sa seule chance de vendre ces huiles est de tomber sur un brocanteur qui aura eu la chance de dérouiller durant ces deux dernières semaines. Dimanche soir, Jacques Chirac a été élu avec 82% des voix de quelque 38 millions d'électeurs. La France pavoise puisque la République est sauvée mais le plus dur reste à faire étant donné que la majorité qui sera choisie à l'issue des élections législatives, se devra de donner des gages à ceux qui ont exprimé un vote contestataire au premier tour de la présidentielle et donc de reprendre à son compte certains points du programme de Le Pen, notamment au sujet de la fracture sociale, de l'insécurité et même de l'immigration et de l'intégration des étrangers. Il ne faut donc pas se voiler la face car les problèmes demeurent, ce qui me fait au passage répéter que les délinquants devraient être forcés à suivre des cours de rattrapage pour mieux maîtriser le français et à participer à des visites guidées de musées pour avoir une meilleure idée de la richesse de la culture et du patrimoine de la France. Il reste que les politiciens ont la lourde tâche de promouvoir la citoyenneté et le respect des lois de la République et de satisfaire les frustrés du pays qui ont catapulté l'extrême droite sur le devant de la scène. En attendant, ce n'est pas le candidat Chirac qui a été élu mais les valeurs de la démocratie qui ont été plébiscitées et si le système politique n'est pas réformé rapidement, la France aura probablement à faire face à d'autres désillusions.
Samedi 4 mai, la multiplicité des foires organisées ce week-end à Paris et ses environs a dispersé les chineurs vers divers lieux. Les habitués du marché de Vanves sont donc moins nombreux mais les chances de trouver des choses intéressantes ne sont pas augmentées pour autant. Les visiteurs ont plutôt la tête ailleurs alors que les conversations tournent principalement autour de l'élection présidentielle. D'après les commentaires entendus ici et là, le score prévisible est de plus de 75% de voix en faveur de Jacques Chirac, ce qui signifie que certains marchands du coin sont donc disposés à voter pour le démagogue Le Pen qui a rallié sous sa bannière tous les frustrés du pays et vraisemblablement ce brocanteur à l'air canaille, souvent en panne de facturier, qui déclare ouvertement détester les Anglais. S'il s'agit de défendre l'idée de ne vendre les antiquités françaises qu'aux citoyens de l'Hexagone, alors bonjour la déprime… Entre deux stands, « J.C » dit le « Jésus des foires » me montre ses trouvailles, une huile sur toile peinte dans le genre Barbizon et une œuvre pointilliste portant le monogramme « HR » datée de 1905 représentant un omnibus aux Batignolles. Le monogramme en question ne me dit vraiment rien mais « J.C », salarié au placard, sans bureau et sans occupation, qui profite largement de son temps libre pour chiner, est persuadé une énième fois d'avoir réalisé un bon petit coup. Rêver est bien le propre de tout chineur. J'entends le même son de cloche en rencontrant « Dodo la Marmotte » qui me soumet sa trouvaille, une petite huile montrant un pêcheur dans sa barque qui pourrait faire penser fugitivement à Caillebotte mais comme d'habitude, « Dodo » possède le don inné de voir des chefs d'œuvre là où il n'y en a pas. Petit tour vers huit heures à la foire à la brocante du boulevard de Charonne puis à celle de l'avenue de la République où il n'y a que de la drouille et des pompes à perte de vue. Affligeant… Il valait mieux aller à Versailles où le déballage annuel a été plus fructueux pour quelques chineurs malins quoique personne n'ait trouvé une merveille, pas même Chester Fielx, présent sur les lieux dès six heures.
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