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Le port franc de Genève, un paradis pour les rois de l'évasion fiscale
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Le journal d'un fou d'art
Les fous d'art, ivres de savoir et de découvertes, riches ou moins nantis et sans cesse à l'affût des nouvelles relatives au marché de l'art, forment une belle légion à travers le monde. Sans eux, ce marché n'aurait donc sûrement rien de légendaire. Depuis plus d'une quinzaine d'années, Adrian Darmon a donc rassemblé à travers plus de 2200 pages de multiples anecdotes souvent croustillantes sur les chineurs, amateurs et autres acteurs de cet univers plutôt incroyable et parfois impitoyable.
XIVème Chapitre
Un marché en sommeil
01 Avril 2002 |
Cet article se compose de 3 pages.
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« J'avais montré une œuvre sur papier du XVIe siècle à plusieurs marchands qui m'avaient répondu qu'à leur avis elle datait plutôt du XVIIIe siècle. De guerre lasse, je l'ai cédée à un professionnel pour 25 000 FF avant de découvrir que, présentée comme une peinture bourguignonne du XVIe, elle avait ensuite atteint 380 000 FF sans les frais dans une vente », souligne-t-il d'un ton énervé. Ces problèmes d'authentification reviennent donc souvent dans les conversations, comme quoi rien n'est certain, surtout dans le domaine des tableaux. « C'est comme pour ces deux petites huiles sur cuivre superbement exécutées dont j'étais sûr qu'elles étaient de Van Mieris. Je les avais mises en vente chez Christie's et trois jours avant la vacation, on m'avait prévenu que leur attribution était sujette à caution. N'empêche, cette paire fut vendue pour 25 000 livres sterling et je ne serais pas étonné de les voir réapparaître en vente comme étant de vraiment de Mieris, auquel cas leur valeur serait à tout le moins de 250 000 livres », ajoute-t-il d'un air dépité.
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Lundi 8 avril, je reçois un appel en urgence de la part d'un marchand peu ravi d'avoir vu son nom mêlé à une affaire présumée d'escroquerie dont l'évocation par certains journaux a donné cours aux rumeurs les plus folles parmi ses confrères. Bref, il n'y aurait pas eu de ventes de faux, de tableaux anciens revendus à plus de vingt fois leur prix d'achat ni d'escroquerie organisée, ce qui signifierait que le dossier de l'affaire de l'avenue Foch évoquée il y a deux mois dans ce journal, serait finalement plutôt léger. Le quotidien « Libération » aurait poussé le bouchon un peu trop loin, ce qui lui a ensuite valu de recevoir une mise au point de ce marchand qui n'a pas supporté de voir sa réputation salie à travers des ragots devenus à la longue franchement inquiétants puisque dernièrement le bruit a fini par circuler qu'une victime de cette présumée escroquerie se serait suicidée. Il n'y a pas plus pernicieux que les rumeurs, surtout dans le milieu de l'art où elles sont agrémentées à toutes les sauces par des gens qui prennent plaisir ou trouvent leur compte à dénigrer ceux qui les gênent d'une manière ou d'une autre. Dans le contexte de cette affaire, les jaloux n'ont pas hésité à attiser les rumeurs tout comme les ennemis de ce marchand qui ont saisi là l'occasion de se réveiller pour ressasser de vieilles rancœurs et finalement prétendre qu'il n'y a pas de fumée sans feu. Les rumeurs ayant atteint des proportions intolérables, il paraît donc vraiment souhaitable de calmer le jeu et d'attendre que la justice fasse son œuvre.
Mardi 9 avril, Michael dit « le puits de science » nage maintenant en pleine détresse après avoir essuyé plusieurs refus d'authentification concernant des trouvailles qui semblaient pourtant très prometteuses. Le voilà à son tour confronté à une véritable série noire qui a fini par affecter son moral à tel point qu'il est désormais dégoûté de chiner. Cette mauvaise passe n'est sûrement pas éternelle mais en attendant, il faut faire avec. Aujourd'hui, il rage contre les experts qu'il a sollicités et qui apparemment ne veulent prendre aucun risque face à des oeuvres dénuées de provenance. Mis au courant de ses déboires, un ami lui a indiqué qu'il a commis la bêtise de présenter lui-même ses découvertes au lieu de passer par l'intermédiaire d'un musée ou de personnes influentes sur le marché de l'art où l'habit semble faire le moine. Vendredi 12 avril, la « Fouine » et son compère surnommé « l'Enzyme glouton » ont chiné pour 610 euros sur le stand de « Docteur Mabuse » au marché aux Puces de Saint-Ouen une huile sur carton représentant une vue de Sannois par Utrillo et un dessin de visages de femmes portant le monogramme « AR » (Auguste Renoir), deux « pompes » paraissant impossibles à fourguer à n'importe quel rêveur. A ceux qui s'étonnent de l'avoir vu s'emballer pour ces "nanars", "la Fouine" s'amuse à répondre qu'il n'a pas hésité à faire une pareille dépense simplement parce qu'il a fait la veille une belle acquisition auprès de ce brocanteur. « Eh bien, je suis tellement ravi du tableau religieux divisé en quatre scènes de la vie du Christ que j'ai acheté hier pour moins de 2 000 euros au même vendeur, une œuvre superbe du XVIIe siècle valant au moins trois fois son prix d'achat, que j'ai cru bon de me permettre de faire une petite folie ce matin, » dit-il d'un ton badin. Encore une fois le « Doc », qui est somme toute content d'avoir vendu la plupart des pièces qu'il a chinées cette semaine, ne se rend peut-être pas compte qu'il a glissé une nouvelle fois sur une chose importante. L'incorrigible brocanteur n'a donc toujours pas retenu la leçon qui consiste à ne pas lâcher une trouvaille avant de l'avoir étudiée avec soin. Pour le reste, l'ambiance au marché de Saint-Ouen a été terriblement morose. Les chineurs ont déambulé comme des âmes en peine dans les allées de Paul Bert, Serpette et Vernaison sans trouver un seul os à ronger et les bouilles de certains marchands ne respiraient vraiment pas la joie. Pire, en manifestant son inquiétude face au marasme actuel, plus d'un professionnel s'est demandé comment il allait faire pour combler un lourd découvert à sa banque. Charles Bailly et Guy Ladrière, son voisin du Quai Voltaire, sont semble-t-il repartis les mains vides, ce qui ne leur arrive pas souvent, alors qu'un marchand installé à Saint-Ouen s'est mis à pester contre les chineurs qui, selon lui, ne viennent aux Puces qu'avec l'idée de faire des coups. « J'ai compris depuis longtemps que j'avais intérêt à mettre aux enchères tout ce que j'avais trouvé de valable plutôt que de m'enquiquiner ici à n'enregistrer que des offres ridicules », me dit-il tout en précisant toutefois que même au niveau des salles de ventes il se fait parfois posséder.
« J'avais montré une œuvre sur papier du XVIe siècle à plusieurs marchands qui m'avaient répondu qu'à leur avis elle datait plutôt du XVIIIe siècle. De guerre lasse, je l'ai cédée à un professionnel pour 25 000 FF avant de découvrir que, présentée comme une peinture bourguignonne du XVIe, elle avait ensuite atteint 380 000 FF sans les frais dans une vente », souligne-t-il d'un ton énervé. Ces problèmes d'authentification reviennent donc souvent dans les conversations, comme quoi rien n'est certain, surtout dans le domaine des tableaux. « C'est comme pour ces deux petites huiles sur cuivre superbement exécutées dont j'étais sûr qu'elles étaient de Van Mieris. Je les avais mises en vente chez Christie's et trois jours avant la vacation, on m'avait prévenu que leur attribution était sujette à caution. N'empêche, cette paire fut vendue pour 25 000 livres sterling et je ne serais pas étonné de les voir réapparaître en vente comme étant de vraiment de Mieris, auquel cas leur valeur serait à tout le moins de 250 000 livres », ajoute-t-il d'un air dépité.
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