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Alors que les prêtres célébraient la messe, Brueghel célébrait de son côté les kermesses...
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Le journal d'un fou d'art
Les fous d'art, ivres de savoir et de découvertes, riches ou moins nantis et sans cesse à l'affût des nouvelles relatives au marché de l'art, forment une belle légion à travers le monde. Sans eux, ce marché n'aurait donc sûrement rien de légendaire. Depuis plus d'une quinzaine d'années, Adrian Darmon a donc rassemblé à travers plus de 2200 pages de multiples anecdotes souvent croustillantes sur les chineurs, amateurs et autres acteurs de cet univers plutôt incroyable et parfois impitoyable.
XIVème Chapitre
J.R réapparaît
01 Avril 2002 |
Cet article se compose de 2 pages.
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Toujours aussi dubitatif, je me lève pour chercher un livre sur Gauguin et après l'avoir feuilleté rapidement, je tombe en arrêt devant la reproduction du tableau gigantesque « D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? » peint par l'artiste en 1898. Les personnages représentés sur l'huile présentée par J.R sont les mêmes que ceux figurant sur la reproduction du livre, y compris l'idole, mais ils sont placés différemment et peints avec beaucoup moins de soin. « Je suis sûr d'avoir trouvé l'esquisse de ce tableau ! », s'exclame-t-il d'une voix joyeuse en comparant la reproduction du livre et la peinture qu'il a chinée. Je le regarde en haussant les épaules et lui déclare flairer le faux à vue de nez. A mon avis, un plagiaire s'est amusé à reproduire la scène en déplaçant l'idole et les personnages sans toutefois changer leurs postures. « Mais non ! Je suis persuadé qu'il s'agit d'un véritable Gauguin. Le cachet au dos avec ce 98 suffit à démontrer qu'on est en présence de l'esquisse de l'œuvre créée en 1898 reproduite dans ce livre et je suis sûr que l'artiste a dû en faire plusieurs avant de réaliser la version finale », me dit-il en essayant de lever mes doutes. Le problème est que je ne « sens » pas cette œuvre dont les touches ne paraissent pas spontanées même si la plupart des couleurs semblent « gauguinesques » à souhait. Comme d'habitude, il me faut trouver un moyen subtil de doucher les espoirs de J.R pour m'éviter de perdre du temps et là, ma réponse n'est pas difficile à trouver. Il lui faut simplement contacter le Wildenstein Institute et présenter des arguments convaincants pour qu'il ait une chance d'obtenir une première opinion favorable qui permettra de pousser les investigations un peu plus loin. Sachant que toute expertise concernant Monet, Manet, Van Gogh, Gauguin, Seurat et tutti quanti constitue un véritable parcours du combattant, je n'ai donc rien d'autre à dire à J.R sinon que de lui souhaiter bonne chance. Ma répartie a pour effet de le faire blêmir un instant mais le bougre se reprend vite en m'annonçant qu'il fera les recherches nécessaires pour prouver l'authenticité de ce tableau. « Je vous souhaite bien du plaisir », lui dis-je en le priant de me laisser reprendre la rédaction de mes articles. Samedi 30 mars, un coup de froid m'a empêché d'aller faire un tour au marché de Vanves où selon plusieurs chineurs, il n'y avait rien de palpitant à trouver. Il fait beau mais les nouvelles venant du Proche-Orient sont tristes. Le cycle des attentats palestiniens et des ripostes militaires israéliennes s'amplifie et risque d'embraser la région, ce qui n'augure rien de bon pour l'économie mondiale. Déjà le prix du baril de pétrole augmente chaque jour et bientôt, tous les clignotants seront au rouge. On a du mal à comprendre comment des jeunes gens peuvent se faire endoctriner aveuglément par des fous de Dieu pour se barder d'explosifs et sacrifier leurs vies en se transformant en bombes humaines parmi des civils innocents. Certains répondront qu'il n'y a pas d'autre issue pour parvenir à la paix mais ceux qui forment les candidats au suicide la veulent-ils vraiment ? N'y a-t-il pas d'autre issue que la violence aveugle pour y parvenir ? En attendant, chacun campe sur ses positions et personne ne paraît disposé à proposer des solutions concrètes à un problème qui n'en finit pas. Pâques sanglantes au Proche-Orient, Pâques tranquilles à Paris, terriblement tranquilles que les marchands du marché aux Puces de Saint-Ouen ont pour la plupart passé ce long week-end à se morfondre dans leurs boutiques tellement les acheteurs étaient rares. Les riches sont à Deauville ou sur la Côte d'Azur et les touristes, venus en majorité par charters, ont juste de quoi s'y offrir une balade et un repas, à croire que les cloches de Pâques ont plutôt tendance à sonner le glas pour les Puces. Cela me conduit à m'interroger une nouvelle fois sur l'activité encore bourdonnante qui règne à Drouot alors que les antiquaires et les brocanteurs parisiens enregistrent si peu de recettes depuis des mois. Où finit donc la marchandise achetée aux enchères quand elle ne tombe pas dans la besace de clients étrangers ? Les marchands ont-ils assez d'argent en réserve pour continuer à gonfler leurs stocks dans l'attente de jours meilleurs ? On me dit que les professionnels s'achètent entre eux en alimentant ainsi une sorte de circuit fermé mais cela ne peut durer éternellement et il arrivera bien que ces derniers n'auront plus les finances nécessaires pour continuer ce jeu bizarre si la reprise économique n'est pas au rendez-vous.
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Vendredi 29 mars, je reçois un appel de J.R, ce qui me donne enfin l'occasion de lui passer un savon au sujet de l'arnaque dont a été victime un ami qui lui a récemment acheté la reproduction d'un tableau de Picasso présentée comme une véritable huile sur panneau. Bien entendu, J.R joue l'étonné avant de se résigner à admettre qu'il lui faudra rembourser mon ami ou lui proposer autre chose en compensation. Je le sens mal à l'aise au bout du fil tout en devinant qu'une fois l'orage passé, il se foutra de sa dette comme de l'an 40. En tout cas, il ne manque vraiment pas d'air de m'appeler et s'il se permet de me passer un coup de fil, ce n'est certainement pas pour me parler de sa petite escroquerie. « J'ai trouvé un Gauguin de 1898 représentant une scène tahitienne et je pense qu'il a de fortes chances d'être authentique », me dit-il tout de go après avoir essuyé ma séance d'engueulade. Du rêve, encore du rêve. J.R n'a que cela à proposer actuellement à tel point que ses prétendues découvertes finissent par être rapidement des pétards mouillés. Sa dernière véritable trouvaille commence à dater et sa propension à voir des chefs d'œuvre partout où il chine atteint à présent les limites de l'insupportable. J.R tient à me montrer ce« fabuleux » tableau qu'il serait disposé à vendre pour mille euros. Sa proposition me fait déjà rigoler d'avance car je me doute bien que s'il était certain de l'authenticité de cette œuvre, il ne la lâcherait pas à ce tarif là. Alors, pourquoi perdre mon temps ? Tout simplement parce qu'il est devenu depuis longtemps le personnage central de ce journal, qu'il cumule les mauvais côtés de l'âme humaine au point de devenir un passionnant sujet d'étude. Me voilà donc transformé en entomologiste examinant à la loupe un chineur complètement dingue qui jongle avec le rêve, se commet en bassesses, joue la comédie et vit en marge de la société. Un écrivain aurait dû l'inventer alors que là, il existe vraiment, tel un personnage shakespearien. J.R arrive à mon bureau une heure trente plus tard et je me permets à nouveau de lui remonter les bretelles au sujet de sa reproduction de Picasso en l'invitant à appeler mon ami pour s'excuser et le rassurer avant de lui laisser le temps de me montrer son Gauguin. Décontenancé, il réitère sa promesse de remboursement tout en essayant de clore le débat tandis que je lui souligne que son engagement aura peu de chances d'être tenu. Il me propose alors de reprendre la reproduction pour la rendre à son propriétaire afin de récupérer au moins 50% de la somme due à mon ami. Ce finaud ne manque pas d'audace car il y a fort à parier qu'une fois qu'il aura repris la reproduction, il la revendra par ailleurs en oubliant sa dette. Je lui réponds alors qu'il n'est pas question de lui restituer celle-ci tant qu'il ne l'aura pas remboursée. J.R grimace mais ne perdant décidément pas le nord, il met brutalement un terme à ce chapitre en me sortant le « Gauguin » de son sac, une scène tahitienne peinte sur une toile marouflée sur carton montrant des personnages, des arbres, une source et une idole. Ca ressemble fort à du Gauguin mais quelque chose me dit qu'il s'agit d'une bidouille. Alors que je reste circonspect devant cette huile, J. R me signale la présence au dos du carton d'un cachet illisible et de deux chiffres accolés, 9 et 8, soit 98 qui ferait penser à une date.
Toujours aussi dubitatif, je me lève pour chercher un livre sur Gauguin et après l'avoir feuilleté rapidement, je tombe en arrêt devant la reproduction du tableau gigantesque « D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? » peint par l'artiste en 1898. Les personnages représentés sur l'huile présentée par J.R sont les mêmes que ceux figurant sur la reproduction du livre, y compris l'idole, mais ils sont placés différemment et peints avec beaucoup moins de soin. « Je suis sûr d'avoir trouvé l'esquisse de ce tableau ! », s'exclame-t-il d'une voix joyeuse en comparant la reproduction du livre et la peinture qu'il a chinée. Je le regarde en haussant les épaules et lui déclare flairer le faux à vue de nez. A mon avis, un plagiaire s'est amusé à reproduire la scène en déplaçant l'idole et les personnages sans toutefois changer leurs postures. « Mais non ! Je suis persuadé qu'il s'agit d'un véritable Gauguin. Le cachet au dos avec ce 98 suffit à démontrer qu'on est en présence de l'esquisse de l'œuvre créée en 1898 reproduite dans ce livre et je suis sûr que l'artiste a dû en faire plusieurs avant de réaliser la version finale », me dit-il en essayant de lever mes doutes. Le problème est que je ne « sens » pas cette œuvre dont les touches ne paraissent pas spontanées même si la plupart des couleurs semblent « gauguinesques » à souhait. Comme d'habitude, il me faut trouver un moyen subtil de doucher les espoirs de J.R pour m'éviter de perdre du temps et là, ma réponse n'est pas difficile à trouver. Il lui faut simplement contacter le Wildenstein Institute et présenter des arguments convaincants pour qu'il ait une chance d'obtenir une première opinion favorable qui permettra de pousser les investigations un peu plus loin. Sachant que toute expertise concernant Monet, Manet, Van Gogh, Gauguin, Seurat et tutti quanti constitue un véritable parcours du combattant, je n'ai donc rien d'autre à dire à J.R sinon que de lui souhaiter bonne chance. Ma répartie a pour effet de le faire blêmir un instant mais le bougre se reprend vite en m'annonçant qu'il fera les recherches nécessaires pour prouver l'authenticité de ce tableau. « Je vous souhaite bien du plaisir », lui dis-je en le priant de me laisser reprendre la rédaction de mes articles. Samedi 30 mars, un coup de froid m'a empêché d'aller faire un tour au marché de Vanves où selon plusieurs chineurs, il n'y avait rien de palpitant à trouver. Il fait beau mais les nouvelles venant du Proche-Orient sont tristes. Le cycle des attentats palestiniens et des ripostes militaires israéliennes s'amplifie et risque d'embraser la région, ce qui n'augure rien de bon pour l'économie mondiale. Déjà le prix du baril de pétrole augmente chaque jour et bientôt, tous les clignotants seront au rouge. On a du mal à comprendre comment des jeunes gens peuvent se faire endoctriner aveuglément par des fous de Dieu pour se barder d'explosifs et sacrifier leurs vies en se transformant en bombes humaines parmi des civils innocents. Certains répondront qu'il n'y a pas d'autre issue pour parvenir à la paix mais ceux qui forment les candidats au suicide la veulent-ils vraiment ? N'y a-t-il pas d'autre issue que la violence aveugle pour y parvenir ? En attendant, chacun campe sur ses positions et personne ne paraît disposé à proposer des solutions concrètes à un problème qui n'en finit pas. Pâques sanglantes au Proche-Orient, Pâques tranquilles à Paris, terriblement tranquilles que les marchands du marché aux Puces de Saint-Ouen ont pour la plupart passé ce long week-end à se morfondre dans leurs boutiques tellement les acheteurs étaient rares. Les riches sont à Deauville ou sur la Côte d'Azur et les touristes, venus en majorité par charters, ont juste de quoi s'y offrir une balade et un repas, à croire que les cloches de Pâques ont plutôt tendance à sonner le glas pour les Puces. Cela me conduit à m'interroger une nouvelle fois sur l'activité encore bourdonnante qui règne à Drouot alors que les antiquaires et les brocanteurs parisiens enregistrent si peu de recettes depuis des mois. Où finit donc la marchandise achetée aux enchères quand elle ne tombe pas dans la besace de clients étrangers ? Les marchands ont-ils assez d'argent en réserve pour continuer à gonfler leurs stocks dans l'attente de jours meilleurs ? On me dit que les professionnels s'achètent entre eux en alimentant ainsi une sorte de circuit fermé mais cela ne peut durer éternellement et il arrivera bien que ces derniers n'auront plus les finances nécessaires pour continuer ce jeu bizarre si la reprise économique n'est pas au rendez-vous.
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