Mardi 19 mars, Chester Fielx s'est levé de très bonne heure pour aller à la foire du Mans où la chance a été de son côté puisqu'il a trouvé pour cent euros un tableau surréaliste de Victor Brauner. Vrai ou faux, il ne s'est pas posé la question puisque trois heures plus tard, il a revendu sa trouvaille pour 4 000 euros à un chineur qui a semble-t-il cru flairer la bonne affaire. Histoire de m'offrir un quart d'heure de détente, j'ai été un faire un tour l'après-midi sur E-Bay, site Internet sur lequel un Anversois proposait un tableau impressionniste sur toile contrecollée sur carton avec la mention « Rue d'Auvers-sur-Oise, 1877 » au dos et le monogramme «C.P» qui selon le vendeur serait celui d'un collectionneur.
Il ne m'a pas été difficile de comprendre d'emblée que ces initiales étaient celles de Camille Pissarro et que tout indiquait d'après la photo jointe à l'annonce sur E-Bay qu'il pouvait s'agir d'une œuvre originale de cet artiste. Affichée alors à 190 dollars avec une clôture des enchères fixée vers 18 heures, j'ai misé 300 dollars en pensant me faire adjuger ce lot après avoir constaté que le prix indiqué sur l'écran n'avait guère bougé depuis sa mise en vente.
Le problème est que je n'ai pu rester jusqu'au bout devant mon ordinateur pour enchérir du fait que j'avais un rendez-vous en fin de journée. Inutile de dire qu'en vérifiant le résultat le 20 mars, j'ai eu la désagréable surprise de voir que l'enchère finale avait largement dépassé la mienne pour atteindre 510 dollars.
Les enchères sur Internet doivent donc être suivies jusqu'à leur terme si on veut s'éviter des déceptions. J'ai à nouveau tenté ma chance le soir même sur une superbe miniature de l'école française du XVIIIe siècle proposée à partir de New York pour 300 dollars en tentant de viser au plus haut, c'est à dire à 650 dollars. Le problème est que les enchères se terminaient à trois heures du matin et que le sommeil m'a gagné vers une heure trente. Résultat : cette miniature, qui valait à coup sûr plus de 4 000 euros, m'est passée sous le nez à 698 dollars. Pas de bol…
Vendredi 22 mars, il n'y avait pas grand chose au marché aux Puces de Saint-Ouen, sauf pour Charles Bailly qui a acquis une dizaine de tableaux auprès de brocanteurs qui les avaient cependant soigneusement mis à l'abri des regards d'autres chineurs. Gros acheteur, le marchand se trouve ainsi dans une situation privilégiée mais il faut avouer qu'il épargne ainsi à ses pourvoyeurs de perdre du temps dans les embouteillages pour se rendre à sa galerie lui présenter en semaine leurs dernières découvertes.
La plupart des bonnes choses étant réservées pour les grands marchands, il ne reste que quelques rares pièces intéressantes qui leur échappe le vendredi matin, comme cette huile sur toile signée de Chagall représentant un bouquet de fleurs, un oiseau et une femme nue proposée au départ à 8 000 euros- sans certificat bien sûr- par un rusé brocanteur de la rue Paul Bert à qui il arrive cependant de commettre des faux-pas de temps à autre.
Ceux qui ont vu le tableau ont hésité en rigolant mais, connaissant le degré de roublardise du brocanteur qui leur a affirmé l'avoir acheté dans un hôtel particulier parisien, aucun n'a osé faire une offre conséquente jusqu'au moment ou Michael
« le puits de science » l'a pris en main et examiné attentivement. Féru de Chagall, ce chineur a vu suffisamment d'œuvres de ce peintre pour se faire une idée de la qualité de ce tableau. Les couleurs, les touches et l'ensemble de la composition lui ont suffisamment semblé parlantes pour entamer une négociation tout en sachant que le vendeur serait prêt à abaisser ses prétentions.
« 8 000 euros ? Pour une copie, c'est vraiment exagéré car rien ne dit que cette huile passera le barrage de l'expertise », lui a répondu Michael en prenant soin de ne pas se montrer trop intéressé par cette toile.
«Certes, mais en cas d'authentification, ça vaudra un million d'euros », lui a rétorqué le marchand.
Reposant le tableau contre le mur de la boutique, Michael s'est contenté de lui dire que le cumul des sommes dépensées pour des œuvres génératrices de rêves qu'il avait acquises durant des années de chine équivalait sans espoir de retour à un montant plutôt conséquent qui l'a amené à faire preuve de nettement plus de prudence en ces années difficiles.
« Je te laisse à 3 000 euros. C'est quand même raisonnable, non ? », lui a alors dit le marchand.
« C'est toujours un prix trop élevé par les temps qui courent », a souligné Michael en se dirigeant vers la porte afin de clore le débat.
A peine a-t-il fait trois pas que le brocanteur l'a apostrophé en lui annonçant qu'il lui lâcherait le tableau pour 2 000 euros mais le chineur s'est contenté de dire qu'il n'irait pas au delà de 1600.
Sentant alors le vent lui devenir favorable, Michael s'est vite esquivé de la boutique en sachant qu'une fois dehors, il aura le brocanteur à ses basques pour accepter son offre. Question tactique, rien à dire, mais il reste maintenant a savoir s'il n'a pas été habilement piégé par ce coquin ou si au contraire il deviendra l'auteur du coup de l'année à Saint-Ouen.
L'ayant croisé avec son trophée à la main, certains chineurs ont pensé qu'il avait bien joué mais d'autres ont estimé qu'il était tombé dans le panneau. Affaire à suivre donc…