Mercredi 6 mars, J.R m'appelle pour m'informer qu'il a trouvé un magnifique Picasso cubiste peint sur bois, une œuvre qui selon lui ne souffre pas de discussion. Etant du côté de Drouot, je lui donne rendez-vous au « Cardinal » à l'angle de la rue de Richelieu, un café où je le rencontre vers 18 heures en compagnie d'un ami à qui j'ai parlé de cette trouvaille et qui a voulu absolument la voir.
J.R est au bar, sirotant son Kir habituel tout en fumant un cigarillo. Il nous montre illico sa merveille qui, à première vue, semble bien être un Picasso.
« Je l'ai présenté au propriétaire d'une galerie de l'avenue Matignon qui a manifestement voulu l'acheter mais m'a demandé d'attendre quelques jours. Or, je n'ai pratiquement plus un euro en poche », me dit J.R qui jure être prêt de se couper la main s'il ne s'agit pas d'un Picasso.
Mon ami lui fait gentiment remarquer qu'il lui reste à faire expertiser cette œuvre, une nature morte peinte sur un panneau de contreplaqué, et qu'il n'a qu'une chance sur mille de convaincre Maya Picasso.
J.R grimace avant de reconnaître que le test de l'expertise est plutôt redoutable. Sachant cela, il serait prêt à s'en séparer pour 750 euros en affirmant qu'il pourrait obtenir une somme bien plus conséquente de la part du galeriste qu'il a contacté.
Cette huile sur panneau intéresse manifestement mon ami qui lui propose alors 350 euros, une offre qui de prime abord fait tiquer J.R mais je connais assez bien le personnage pour savoir qu'il va finir par accepter.
J.R dodeline de la tête et soupire. « Vous pouvez pas aller à 500 ? », demande-t-il en grimaçant comme un type qui se sentirait perdu.
« Non, 350 euros, pas plus », lui répond mon ami qui lui signale considérer simplement ce tableau comme un document, plaisant à l'oeil mais impossible à faire authentifier car dénué de provenance.
Finalement, J.R cède et priant son interlocuteur de ne pas l'oublier au cas où cette œuvre finirait par être authentifiée.
Trois heures plus tard, l'ami en question m'appelle en rageant pour m'informer qu'il a décollé le papier qui recouvrait le verso de son acquisition et découvert qu'il ne s'agissait que d'une vulgaire reproduction. Sous ce papier figurait en effet une étiquette mentionnant que ce tableau appartenant au Musée de Leningrad était une "callichromie" produite à 110 exemplaires par l'atelier des Iles en décembre 1956. J.R n'a plus qu'à se couper la main…