Samedi, rencontre avec J.R le « rat des foires » qui me raconte qu'il vient de rencontrer une riche divorcée de 50 printemps dont il profite de ses charmes et du confort douillet de l'hôtel particulier du XVIIIe siècle qu'elle possède du côté de l'île Saint Louis. Il a rencontrée sa belle blonde lors d'un vernissage il y a une dizaine de jours et depuis, elle le traite comme un pacha, ce qui constitue pour lui une sorte de miracle car il n'a pratiquement plus un euro vaillant en poche.
Autre miracle, il me révèle avoir déniché récemment dans une foire organisée en Seine-et-Marne une huile sur toile de Charles Laval qui est sur le point d'être authentifiée. Prix d'achat de ce tableau qui était au départ sacrément encrassé: trois petits euros. On ne fait certainement pas mieux dans l'inimaginable. Une fois munie d'un certificat, cette oeuvre lui rapportera à coup sûr la bagatelle de 60 000 euros, un véritable pactole qui le sortira enfin de la mouise pour quelques mois.
Impayable J.R ! D'ordinaire, il sollicite les marchands pour leur vendre de vulgaires croûtes et tient apparemment à garder au chaud les pièces intéressantes chinées ça et là et qu'il ne montre qu'à des experts. Ce n'est donc pas demain la veille qu'il lâchera un chef d'œuvre pour rien sauf lorsque les circonstances l'exigent, ce qui est finalement rarement le cas. Une fois son Laval vendu, il sera certainement plus à l'aise financièrement pour accumuler ses trouvailles intéressantes qu'il revendra vraisemblablement au nom de sa dernière conquête étant donné qu'il n'a toujours pas de papiers d'identité ni de domicile fixe pour s'en séparer officiellement auprès de marchands ou dans des ventes aux enchères.
J.R est comme un fugitif, ou plutôt une sorte d'homme invisible qui n'existe donc pas aux yeux des autorités, tout ça parce que réfractaire au service militaire en Espagne, il n'a jamais osé retourner dans son pays d'origine et qu'entre-temps, il a perdu ses papiers. Ceux qui le connaissent ont beau lui dire qu'il bénéficie certainement d'une impunité depuis tout ce temps rien n'y fait car sa crainte de tomber entre les mains de la Guardia Civil reste toujours aussi forte qu'elle le confine dans un rôle de chineur zombie obligé de vivre sans cesse comme un marginal.
A part ce tableau de Laval, un peintre de l'école de Pont-Aven mort à 32 ans en 1894, J.R m'indique avoir trouvé un groupe de peintures qui décoraient le restaurant « Le Coq Hardi » qui auraient été exécutées par Toulouse-Lautrec. Pour me prouver l'importance de sa découverte, il me montre alors des photographies de scènes du Moyen Age qui à première vue semblent traitées dans un style plutôt maladroit.
J.R est persuadé que ces œuvres portent la marque de Toulouse-Lautrec et me soumet avec insistance des indices qu'il a relevés, comme ce château muni de tourelles qui aurait précédé celui où l'artiste passa son enfance. Son argumentation me laissant plutôt de marbre, je me contente de lui souhaiter bonne chance pour son rendez-vous avec l'expert du peintre.
Promenade au marché aux Puces de Saint-Ouen où les marchands attendent vainement la visite de clients depuis plusieurs semaines. Les Américains sont toujours aussi rares dans les parages et les Espagnols ou les Italiens ont le portefeuille plutôt vide pour la bonne raison que les affaires tournent aussi au ralenti chez eux. La crise du marché de l'art est bien internationale tandis que tout semble indiquer que de nombreux autres secteurs de l'économie sont sinistrés.