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Accepter sa défaite avec résignation alors qu'on a eu toutes les raisons de gagner, c'est être quelque part un con vaincu...
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Le journal d'un fou d'art
Les fous d'art, ivres de savoir et de découvertes, riches ou moins nantis et sans cesse à l'affût des nouvelles relatives au marché de l'art, forment une belle légion à travers le monde. Sans eux, ce marché n'aurait donc sûrement rien de légendaire. Depuis plus d'une quinzaine d'années, Adrian Darmon a donc rassemblé à travers plus de 2200 pages de multiples anecdotes souvent croustillantes sur les chineurs, amateurs et autres acteurs de cet univers plutôt incroyable et parfois impitoyable.
XXIème Chapitre
Expertise gratuite
01 Février 2004 |
Jeudi 12 février, un chineur plutôt marchand par la bande est venu récompenser d'une commission de 200 euros un vieil ami courtier de son état qui lui a fait obtenir gratuitement un certificat d'authenticité pour une œuvre d'un peintre cubiste important tout en lui trouvant en prime un acheteur dans la foulée. Cette récompense a en fait équivalu à une insulte de première, le collectionneur ayant empoché une belle somme pour cette toile qui en fait lui avait été confiée par un particulier. Le courtier a failli avoir une attaque et même se payer une crise de désespoir devant tant d'ingratitude mais aussi en constatant par la même occasion que l'amitié nourrie pendant une quinzaine d'années avec ce qui n'était en fin de compte qu'un affreux rapiat n'avait été rien d'autre que factice. Il y a des réveils pénibles dans la vie mais dans le cas présent, on peut préjuger que celui-là aura fait beaucoup de mal à notre homme qui n'est pas près de surmonter de sitôt la peine d'avoir été trop longtemps aveugle. Personnellement, je ne connais personne qui en échange de clopinettes se démènerait pour obtenir un certificat puis trouver un acquéreur pour une œuvre qui ne vaudrait pas grand chose sans l'avis favorable d'un expert patenté. D'ordinaire, ce genre de service se rétribue entre huit et vingt-cinq pour cent de la valeur d'une pièce authentifiée quand bien même le vendeur estimerait n'en avoir pas obtenu le prix espéré. En ce qui concerne cette œuvre, il y avait d'un côté le propriétaire et de l'autre deux intermédiaires, dont le chineur, lesquels n'ont en fait encaissé qu'une commission de 15% sans avertir le courtier obligeant que leur bénéfice serait peu élevé. Sachant cela, ce dernier n'aurait probablement pas levé le petit doigt pour aider les deux compères à obtenir ce certificat.
Samedi 14 février, un marchand de tableaux du marché Vernaison a fait une découverte étonnante à quelques mètres de son stand en achetant pour une centaine d'euros un portrait du capitaine De Gaulle peint en 1927 par le peintre polonais Henryk Epstein mort 17 ans plus tard en déportation. Deux destins parallèles, l'un tragique, l'autre glorieux. Encore heureux que ce fut le célèbre futur général qui posa en la circonstance et non le maréchal Pétain dont l'avènement au pouvoir mena tant d'artistes juifs vers la déportation et la mort dans des camps de concentration nazis. Vendredi 20 février, temps glacial sur Saint-Ouen où les marchands abonnés au déballage matinal n'ont ouvert leurs stands qu'après sept heures du matin. Au train où vont les choses, les chineurs finiront par faire la grasse matinée avant de partir en chasse. Voilà des semaines que le marché aux puces se retrouve moribond et incapable de retrouver son souffle de naguère. Effet boule de neige, les marchands parisiens ne sont pas mieux lotis et même ceux qui tentent l'aventure de participer à des foires à l'étranger éprouvent la déception d'avoir fait un voyage pour rien. L'un d'eux, qui a participé à la Foire de Palm Beach près de Miami, est revenu avec le cœur en berne après avoir dialpidé près de 10 000 euros pour rien. « Cette foire n'a attiré que les riches vieux retraités de Miami à la recherche d'œuvres majeures signées Chagall, Corot, Renoir ou d'autres grands noms. D'autres sont venus avec leurs infirmiers, qui avec un appareil respiratoire, qui avec des béquilles, qui sur une chaise roulante et même qui avec une perfusion dans le bras aidé d'un infirmier poussant son lit à roulettes. Il ne manquait plus qu'un défilé de cercueils pour compléter le tableau, » m'a déclaré un marchand qui a précisé être rentré avec des photos pour prouver ses dires. Tenter sa chance à l'étranger n'est donc pas synonyme de succès et la leçon à tirer est que le monde industrialisé n'est pas encore sorti d'une crise qui a plongé le marché de l'art dans une torpeur inquiétante propre à laisser des traces indélébiles au sein de la profession. Il est loin le temps où l'argent coulait à flots aux puces et ailleurs permettant à nombre de marchands de faire fortune rapidement. L'un d'eux s'offrit ainsi une maison et une piscine couverte du dernier cri en les payant en bonne partie en liquide, ce qui lui valut des ennuis avec le fisc. L'époque de l'argent facile est maintenant révolue et désormais, les marchands cherchent surtout à survivre. Ce n'est pas ce week-end qu'ils auront pu espérer trouver enfin leur salut, Saint-Ouen étant resté terriblement désert du côté des clients et plein de marchands angoissés. Les jours passent aussi mornes les uns que les autres, les charges s'accumulent et l'espoir d'une reprise recule sans cesse alors que l'Hôtel Drouot tarde à offrir des ventes intéressantes.
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