| | Citation |
| | |
|
Sans l'art, l'homme n'est qu'un ignare (AD)
|
|
|
|
Le journal d'un fou d'art
Chapitre :
23 titres
XXème Chapitre
Mondial de l'antiquité ou Mondial de la drouille
01 Octobre 2003 |
Cet article se compose de 3 pages.
1
2
3
|
Grand déballage ce jeudi 9 octobre au marché aux Puces de Saint-Ouen pompeusement baptisé « Mondial de l'Antiquité ». Il est vrai que près de 3 000 brocanteurs sont venus déballer leur marchandise à l'occasion mais au bout de deux heures d'exploration, peu de chineurs ont eu l'opportunité de faire un coup valable. Le manque de bonne marchandise est flagrant et cette manifestation destinée à regonfler le moral des professionnels a fini par susciter un mécontentement général quoique le fait d'exister laisse entrevoir de nouvelles perspectives. « Désolant, affligeant, nul », tels ont été les épithètes entendus ça et là dans ce marché appelé néanmoins à revivre intensément à travers de multiples festivités jusqu'au dimanche. Bref, ce grand déballage n'est pas inutile même si la marchandise proposée relève de la drouille ou de la daube plus qu'autre chose. Certes, il y a eu quelques tableaux intéressants à découvrir mais proposés à des prix démentiels par des exposants qui se sont crus un instant au Louvre des Antiquaires ou au Quai Voltaire. Le rêve se paie plutôt cher aujourd'hui. La France étant au bord de la récession, il n'est donc pas étonnant que le monde des brocanteurs et des antiquaires soit sinistré mais le plus grave est ce manque patent de bonne marchandise qui laisse mal augurer de l'avenir. Rencontre avec le « Suisse », un brocanteur habitué des foires depuis vingt ans qui regrette la mort de son ami Jean-Alain Méric, l'expert de Toulouse-Lautrec, survenue il y a trois mois. « J'ai perdu mon parrain », se lamente-t-il tout en avouant qu'il aurait bien aimé succéder à l'expert tout en sachant que ce dernier désirait avant tout voir sa fille Solange lui succéder. « En fait, Méric m'avait dit plus d'une fois que son activité était angoissante car il avait reçu à plusieurs reprises des menaces de mort de la part de gens auxquels il avait refusé d'authentifier des œuvres qui, munies d'un certificat, auraient pu alors valoir des millions d'euros. Il essayait de faire son métier en toute honnêteté mais à la longue, il avait fini par constater que sa position était intenable », ajoute le brocanteur en me signalant que dernièrement, il avait eu toutes les peines du monde à se débarrasser d'un voyou considéré comme une plaie par les professionnels de l'art lequel lui avait présenté avec insistance une huile signée Lautrec en essayant de le soudoyer alors qu'il s'agissait d'un plagiat. Vendredi 10 octobre, après l'invasion de la veille, spectacle de désolation à Saint-Ouen où la plupart des stands sont restés fermés comme un premier de l'an. Les rares chineurs venus aux Puces ont fait grise mine mais à vrai dire, il n'y avait certainement rien à découvrir après le grand déballage. Admettant qu'il aurait pu profiter de rester sous la couette un vendredi matin, le grand marchand Charles Bailly a d'ailleurs trouvé à dire que ses expéditions hebdomadaires devenaient de moins en moins amusantes. "Il y a un manque de marchandise valable depuis deux ans, ce qui m'a amené à en chercher à l'étranger mais là-bas, elle se raréfie aussi. Cela veut dire que le métier de grossiste n'est plus rentable", a-t-il déclaré d'un ton pessimiste. A tout prendre, il préférerait aujourd'hui être collectionneur mais personne n'ose encore penser que ce fou d'art puisse prendre un jour sa retraite et si jamais l'idée lui venait de restreindre ses activités à Paris, on peut parier qu'il tenterait vite de conquérir New York ou, plus près de chez nous, Zurich ou Bruxelles.
|
|
Grand déballage ce jeudi 9 octobre au marché aux Puces de Saint-Ouen pompeusement baptisé « Mondial de l'Antiquité ». Il est vrai que près de 3 000 brocanteurs sont venus déballer leur marchandise à l'occasion mais au bout de deux heures d'exploration, peu de chineurs ont eu l'opportunité de faire un coup valable. Le manque de bonne marchandise est flagrant et cette manifestation destinée à regonfler le moral des professionnels a fini par susciter un mécontentement général quoique le fait d'exister laisse entrevoir de nouvelles perspectives. « Désolant, affligeant, nul », tels ont été les épithètes entendus ça et là dans ce marché appelé néanmoins à revivre intensément à travers de multiples festivités jusqu'au dimanche. Bref, ce grand déballage n'est pas inutile même si la marchandise proposée relève de la drouille ou de la daube plus qu'autre chose. Certes, il y a eu quelques tableaux intéressants à découvrir mais proposés à des prix démentiels par des exposants qui se sont crus un instant au Louvre des Antiquaires ou au Quai Voltaire. Le rêve se paie plutôt cher aujourd'hui. La France étant au bord de la récession, il n'est donc pas étonnant que le monde des brocanteurs et des antiquaires soit sinistré mais le plus grave est ce manque patent de bonne marchandise qui laisse mal augurer de l'avenir. Rencontre avec le « Suisse », un brocanteur habitué des foires depuis vingt ans qui regrette la mort de son ami Jean-Alain Méric, l'expert de Toulouse-Lautrec, survenue il y a trois mois. « J'ai perdu mon parrain », se lamente-t-il tout en avouant qu'il aurait bien aimé succéder à l'expert tout en sachant que ce dernier désirait avant tout voir sa fille Solange lui succéder. « En fait, Méric m'avait dit plus d'une fois que son activité était angoissante car il avait reçu à plusieurs reprises des menaces de mort de la part de gens auxquels il avait refusé d'authentifier des œuvres qui, munies d'un certificat, auraient pu alors valoir des millions d'euros. Il essayait de faire son métier en toute honnêteté mais à la longue, il avait fini par constater que sa position était intenable », ajoute le brocanteur en me signalant que dernièrement, il avait eu toutes les peines du monde à se débarrasser d'un voyou considéré comme une plaie par les professionnels de l'art lequel lui avait présenté avec insistance une huile signée Lautrec en essayant de le soudoyer alors qu'il s'agissait d'un plagiat. Vendredi 10 octobre, après l'invasion de la veille, spectacle de désolation à Saint-Ouen où la plupart des stands sont restés fermés comme un premier de l'an. Les rares chineurs venus aux Puces ont fait grise mine mais à vrai dire, il n'y avait certainement rien à découvrir après le grand déballage. Admettant qu'il aurait pu profiter de rester sous la couette un vendredi matin, le grand marchand Charles Bailly a d'ailleurs trouvé à dire que ses expéditions hebdomadaires devenaient de moins en moins amusantes. "Il y a un manque de marchandise valable depuis deux ans, ce qui m'a amené à en chercher à l'étranger mais là-bas, elle se raréfie aussi. Cela veut dire que le métier de grossiste n'est plus rentable", a-t-il déclaré d'un ton pessimiste. A tout prendre, il préférerait aujourd'hui être collectionneur mais personne n'ose encore penser que ce fou d'art puisse prendre un jour sa retraite et si jamais l'idée lui venait de restreindre ses activités à Paris, on peut parier qu'il tenterait vite de conquérir New York ou, plus près de chez nous, Zurich ou Bruxelles.
Vendredi après-midi, entretien avec un commissaire-priseur qui s'inquiète de l'ambiance morose qui règne actuellement dans les ventes. « En dehors des vacations de prestige qui suscitent de gros scores, le marché vit au ralenti. Faute de reprise avant le mois de février 2004, il y aura de la casse », prévient-il. Vers six heures, la FIAC est évacuée suite à l'explosion d'un engin artisanal. Canular ou acte de contestation, les enquêteurs sont restés dubitatifs après avoir retrouvé une bouteille relié à un sac sur lequel était écrit « Art pas mort ; juste un cancer ». L'ouverture de la Foire Internationale d'Art Contemporain a eu lieu quelques jours auparavant dans une ambiance de fronde alimentée par une polémique entre les partisans et les opposants de cette manifestation, les uns défendant son propos, les autres critiquant ses lacunes. Le problème est que l'art contemporain repose de moins en moins sur des critères essentiellement artistiques et de plus en plus sur des jugements suscités par l'amusement, l'étonnement, la provocation, un effet de mode ou un contenu sociologique apte à interpeller les visiteurs. Bref, les œuvres présentées ne sont pas encore de l'art à proprement parler mais elles peuvent néanmoins être appelées à le devenir dans les années à venir. Pour être clair, ce qui plait reste transitoire pour l'instant avant de verser dans l'acceptation définitive une fois que le plaisir en question devient permanent. Cela veut dire que l'effet de mode est simplement une étape avant de passer au statut de mode consacrée. Ce phénomène ne date d'ailleurs pas d'hier car on oublie trop souvent que durant les années 1920 ou 1930 de nombreux grands marchands devenus célèbres en diffusant des œuvres d'artistes phares ont perdu leur culotte en misant sur des peintres ou des sculpteurs prometteurs dont on a aujourd'hui perdu la trace. On a dit la FIAC morte. Elle ne l'est pas encore et sous les soubresauts de l'agonie, elle parvient parfois à faire quelques étincelles de provocation et de surprise. Comme chaque année, il y en a pour tous les goûts. Cette édition a versé beaucoup dans l'insipide mais aussi un peu dans le sublime sauf qu'on regrette la part trop belle faite aux artistes français qui sont généralement en cran en dessous par rapport à plusieurs étrangers. Le soir, grande fête aux Puces de Saint-Ouen. Jazz, tam-tams, Salsa, rythmes endiablés, filles déguisées en Marilyn Monroe se trémoussant sur des bouches d'aération, buffets garnis, champagne coulant à flots, Saint-Ouen se donne un air de magnificence entre sept heures du soir et minuit avant de se retrouver le lendemain en guenilles comme Cendrillon parce que le prince charmant, en l'occurrence le client opulent, se fait toujours désirer. Cette grande fête donne l'illusion aux marchands de se changer les idées et surtout d'exister face au marasme qu'ils subissent. « Un beau fantôme comme une urne pleine de cendres : voilà ma vie », disait Cocteau auquel le Centre Pompidou consacre une rétrospective. Cocteau le dandy bourgeois qui échoua plusieurs fois au baccalauréat avant de devenir un poète apprécié et la coqueluche du Tout-Paris des années 1910 jusqu'à sa mort aura été un génie en trompe l'œil en touchant avec un côté insolent à peu près à tout, notamment au dessin, à l'écriture, au théâtre, à la chorégraphie, à la mode, au cinéma et aussi à la drogue. Homosexuel effronté, mondain ou prêt à s'encanailler, admiré ou incompris et un brin casse-pied, Cocteau, qui s'invitait souvent à toutes les fêtes sans y être convié, s'était baptisé « le Paganini du violon d'Ingres ». Il avait aussi décrété un beau jour de 1918 que « le tact dans l'audace, c'est de savoir jusqu'où on peut aller trop loin ». N'empêche, cela le mena à occuper un fauteuil d'académicien en 1955…
Samedi 11 octobre, Saint-Ouen est noir de monde, ce qui est plutôt sympathique mais les ventes des brocanteurs sont rares, ce qui l'est moins. Dans l'après-midi, rencontre avec un vieux chineur qui n'avait plus remis les pieds dans le marché depuis trois ans. « Monsieur L. » a chez lui plusieurs Van Gogh, des Cézanne et d'autres œuvres qui vaudraient bien plus que leur pesant de diamant s'il avait pu obtenir des certificats d'authenticité pour celles-ci. Seulement voilà, « Monsieur L », 74 ans, est semble-t-il maudit. Il y a deux ans, il avait présenté chez Christie's une « magnifique aquarelle » de Cézanne qui avait laissé pantois l'expert de service. Pour l'authentifier, il fallait un visa d'exportation du ministère de la Culture et il avait fallu attendre un bon mois pour obtenir un bon de sortie pour la Suisse où l'expert, M. Fechtenfeld, devait examiner l'œuvre. Assurément, il ne s'agissait que d'une formalité mais le spécialiste ne prit finalement aucune décision. Retour à la case départ. « Monsieur L. » a récupéré son « Cézanne » et craint que la « mafia du marché de l'art » finisse par mettre la main dessus une fois qu'il aura disparu. « Mon nom est maudit depuis que j'ai voulu m'adresser à un Italien qui exposait des Van Gogh à Paris. Celui-ci avait eu le Musée Van Gogh sur le dos et le fait d'avoir été en contact avec lui m'avait fermé la porte des gens d'Amsterdam pour les œuvres signées Vincent que je possédais. L'Italien avait quand même fait procéder à des analyses qui s'étaient avérées plutôt favorables mais cela avait eu le don d'exaspérer les responsables du Musée Van Gogh. Par ricochet, j'ai été victime de sa mauvaise réputation et tout ce qui vient de moi est désormais considéré comme douteux », me dit-il avec un air désolé. J'ai vu la collection de « Monsieur L », un chineur qui a en fait beaucoup rêvé au point de confondre croûtes et chefs d'œuvre. La plupart de ses tableaux sur lesquels il ne cessse de fantasmer ne sont que des pastiches mal ficelés mais d'autres, notamment un Delacroix qui pourrait être une étude du célèbre tableau « La Mort de Sardanapale » et un superbe Van Gogh, m'ont semblé dignes d'intérêt. Il y a quelques années, il avait été mis en rapport avec un dénommé Granier, un prétendu courtier en tableaux qui recevait ses clients dans un somptueux studio de l'avenue Montaigne où il leur affirmait qu'il pouvait leur obtenir des certificats d'authenticité pour les œuvres qu'ils possédaient mais en leur demandant en même temps des honoraires faramineux. « Monsieur L » lui avait confié plusieurs œuvres dont son fameux Delacroix ainsi que plusieurs Van Gogh après lui avoir versé plus de 30 000 euros pour des frais d'expertise. Durant des mois, le courtier l'avait baladé avant de prendre la fuite en Belgique lorsque plusieurs clients avaient porté plainte pour ses agissements. Le pauvre homme avait pu récupérer ses œuvres mais pas son argent après avoir déjà été victime d'une bande de malfrats qui s'étaient chargés de vendre sa collection de miniatures en lui prélevant au passage une commission majestueuse. Depuis, « Monsieur L. » considère que le marché de l'art est un territoire réservé à une certaine clique et tremble à l'idée qu'une fois mort, ses trésors finiront par être captés par des gens malintentionnés qui n'auront alors aucun mal à obtenir les certificats d'authenticité qu'on lui a refusés jusqu'à présent.
|
|