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Hors de l'art, de la musique, de la littérature et de la poésie tout n'est plus que vacuité….
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Le journal d'un fou d'art
Chapitre :
23 titres
XXème Chapitre
Botticelli, beauté chérie
01 Septembre 2003 |
Cet article se compose de 3 pages.
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Vendredi 3 octobre, le temps se refroidit et limite ainsi les ardeurs des chineurs car au marché aux Puces de Saint-Ouen, il n'y a vraiment rien d'intéressant à voir. Les ventes à Drouot sont mornes mais heureusement, les amoureux de l'art peuvent éviter la déprime en allant admirer les œuvres de Botticelli et de Gauguin, exposées respectivement au Musée du Luxembourg et au Grand Palais. Les journaux ont trouvé là deux sujets passionnants à traiter et rivalisent de commentaires élogieux pour les deux artistes, le premier, redécouvert il y a moins d'un siècle, et le second mort oublié aux Marquises et vite ressuscité par la critique qui l'avait superbement ignoré de son vivant. Botticelli, ce serait l'enseigne idéale d'un bottier italien produisant des chaussures de luxe alors que du côté de la peinture, ce nom pourrait être joyeusement prononcé « beauté chérie ». En fait, le vrai nom de l'artiste était Allessandro di Mariano Filipepi. Il aurait pu signer Sandro Pepi, il préféra Botticelli. On connaissait mal l'artiste si injustement rejeté aux oubliettes jusqu'à la fin du XIXe siècle parce qu'il semblait trop mielleux et démodé par rapport à Mantegna, Léonard de Vinci, Raphaël ou Michel-Ange qui lui firent énormément d'ombre. Il est vrai que cet élève de Filippo Lippi (1406 ?-1469) s'attacha d'abord à développer l'art de ce dernier en resta longtemps fidèle à son style en peignant à la détrempe des personnages qui se ressemblaient étrangement, à croire qu'ils appartenaient à la même famille ou à un groupe particulier de modèles, des êtres un peu éthérés, souvent blonds avec des visages pâles, des traits anguleux et des mains longues et fines qui représentaient quelque part un idéal de la beauté florentine. Né à Florence en 1444 ou 1445, il était le dernier des sept fils d'un tanneur de la ville et s'il hérita du surnom de Botticelli ce fut simplement parce que son frère aîné Giovanni se faisait appeler « Il Botticello » (le petit tonneau). Son père essaya de lui donner une éducation soignée mais il se comporta comme un cancre dont la seule envie était de devenir peintre. Il entra donc comme élève chez un orfèvre, ce qui lui donna plus tard le goût de produire des œuvres fouillées et soignées et devint à 15 ans l'apprenti de Filippo Lippi chez qui il demeura jusqu'en 1467 puis il travailla auprès d'Antonio Pollaiuolo. Avec Lippi, il apprit à traduire le beau et la grâce spirituelle et avec Pollaiuolo, il s'appliqua à peindre avec rigueur, ce qui l'amena à présenter parfois ses modèles dans des postures assez hiératiques en donnant aux femmes un air mélancolique et aux hommes un côté viril. Botticelli fut avant tout un peintre sentimental jalousé par ses rivaux. Toutefois, admiré par les Médicis, il osa sortir souvent du carcan de l'art religieux en peignant des œuvres à connotation humaine et politique. Touche-à-tout, il fit des projets de marqueterie, des cartons de broderie et décora des coffres de mariage tout en réalisant quelques chefs d'œuvre durant la Renaissance. Au fil des ans, la fin de la puissance de Florence marqua Botticelli et la perte du pouvoir des Médicis en 1494 le rendit plus angoissé mais jusqu'à cette époque, il put jouir d'une gloire extraordinaire jusqu'au moment où il s'opposa à Léonard de Vinci en réduisant le paysage et les natures mortes à un rôle symbolique et ce, dans ses œuvres les plus marquantes comme « Le Printemps », « La Naissance de Vénus » ou « L'Histoire de Nostalgio ». Déterminé aussi à être plus sobre, il remplaça ensuite le paysage par des éléments architecturaux servant à stabiliser les scènes de personnages en mouvement comme dans « La Calomnie » peinte après 1490 dans laquelle il traduisit une certaine angoisse. Botticelli fut-il réceptif au discours de Savonarole, le prédicateur qui fit tant de mal à l'art et aux artistes ? Vasari prétendit qu'il fut l'un de ses disciples les plus acharnés mais tout laisse penser qu'il ne participa pas à la folle campagne de destruction qui ravagea certaines régions italiennes. Quoi qu'il en fut, il peignit des œuvres plus dures, plus épurées avec des couleurs plus froides. Après 1505, remplacé dans les cœurs des mécènes par Vinci, Raphaël et Michel-Ange, il tomba en disgrâce et mourut en 1510 pour rester ignoré jusqu'à la seconde moitié du XIXe siècle, au moment où alors les préraphaélites anglais en firent leur idole.
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Vendredi 3 octobre, le temps se refroidit et limite ainsi les ardeurs des chineurs car au marché aux Puces de Saint-Ouen, il n'y a vraiment rien d'intéressant à voir. Les ventes à Drouot sont mornes mais heureusement, les amoureux de l'art peuvent éviter la déprime en allant admirer les œuvres de Botticelli et de Gauguin, exposées respectivement au Musée du Luxembourg et au Grand Palais. Les journaux ont trouvé là deux sujets passionnants à traiter et rivalisent de commentaires élogieux pour les deux artistes, le premier, redécouvert il y a moins d'un siècle, et le second mort oublié aux Marquises et vite ressuscité par la critique qui l'avait superbement ignoré de son vivant. Botticelli, ce serait l'enseigne idéale d'un bottier italien produisant des chaussures de luxe alors que du côté de la peinture, ce nom pourrait être joyeusement prononcé « beauté chérie ». En fait, le vrai nom de l'artiste était Allessandro di Mariano Filipepi. Il aurait pu signer Sandro Pepi, il préféra Botticelli. On connaissait mal l'artiste si injustement rejeté aux oubliettes jusqu'à la fin du XIXe siècle parce qu'il semblait trop mielleux et démodé par rapport à Mantegna, Léonard de Vinci, Raphaël ou Michel-Ange qui lui firent énormément d'ombre. Il est vrai que cet élève de Filippo Lippi (1406 ?-1469) s'attacha d'abord à développer l'art de ce dernier en resta longtemps fidèle à son style en peignant à la détrempe des personnages qui se ressemblaient étrangement, à croire qu'ils appartenaient à la même famille ou à un groupe particulier de modèles, des êtres un peu éthérés, souvent blonds avec des visages pâles, des traits anguleux et des mains longues et fines qui représentaient quelque part un idéal de la beauté florentine. Né à Florence en 1444 ou 1445, il était le dernier des sept fils d'un tanneur de la ville et s'il hérita du surnom de Botticelli ce fut simplement parce que son frère aîné Giovanni se faisait appeler « Il Botticello » (le petit tonneau). Son père essaya de lui donner une éducation soignée mais il se comporta comme un cancre dont la seule envie était de devenir peintre. Il entra donc comme élève chez un orfèvre, ce qui lui donna plus tard le goût de produire des œuvres fouillées et soignées et devint à 15 ans l'apprenti de Filippo Lippi chez qui il demeura jusqu'en 1467 puis il travailla auprès d'Antonio Pollaiuolo. Avec Lippi, il apprit à traduire le beau et la grâce spirituelle et avec Pollaiuolo, il s'appliqua à peindre avec rigueur, ce qui l'amena à présenter parfois ses modèles dans des postures assez hiératiques en donnant aux femmes un air mélancolique et aux hommes un côté viril. Botticelli fut avant tout un peintre sentimental jalousé par ses rivaux. Toutefois, admiré par les Médicis, il osa sortir souvent du carcan de l'art religieux en peignant des œuvres à connotation humaine et politique. Touche-à-tout, il fit des projets de marqueterie, des cartons de broderie et décora des coffres de mariage tout en réalisant quelques chefs d'œuvre durant la Renaissance. Au fil des ans, la fin de la puissance de Florence marqua Botticelli et la perte du pouvoir des Médicis en 1494 le rendit plus angoissé mais jusqu'à cette époque, il put jouir d'une gloire extraordinaire jusqu'au moment où il s'opposa à Léonard de Vinci en réduisant le paysage et les natures mortes à un rôle symbolique et ce, dans ses œuvres les plus marquantes comme « Le Printemps », « La Naissance de Vénus » ou « L'Histoire de Nostalgio ». Déterminé aussi à être plus sobre, il remplaça ensuite le paysage par des éléments architecturaux servant à stabiliser les scènes de personnages en mouvement comme dans « La Calomnie » peinte après 1490 dans laquelle il traduisit une certaine angoisse. Botticelli fut-il réceptif au discours de Savonarole, le prédicateur qui fit tant de mal à l'art et aux artistes ? Vasari prétendit qu'il fut l'un de ses disciples les plus acharnés mais tout laisse penser qu'il ne participa pas à la folle campagne de destruction qui ravagea certaines régions italiennes. Quoi qu'il en fut, il peignit des œuvres plus dures, plus épurées avec des couleurs plus froides. Après 1505, remplacé dans les cœurs des mécènes par Vinci, Raphaël et Michel-Ange, il tomba en disgrâce et mourut en 1510 pour rester ignoré jusqu'à la seconde moitié du XIXe siècle, au moment où alors les préraphaélites anglais en firent leur idole.
Il est difficile d'expliquer le pourquoi de cet oubli si injuste d'autant plus que Botticelli eut un registre étoffé propre à séduire de nombreux peintres après sa mort. Certes, son côté suave et pour le moins romantique avant la lettre pouvait paraître suranné aux yeux des artistes et des collectionneurs du XVIe siècle et après, mais un tel constat serait trop simpliste. On peut admettre que les goûts changent d'une génération à l'autre mais la place qu'il avait tenue de son vivant avait été si importante qu'on a du mal à comprendre la désaffection dont il fit l'objet. Si on fait abstraction des fresques de Pompéi, Herculanum ou d'autres sites de l'époque romaine, on admettra que Botticelli fut le premier artiste à faire de la peinture érotique, surtout à travers « La Naissance de Vénus », une œuvre qui sublime la femme dans sa nudité, et aussi un des premiers à s'écarter des règles picturales imposées par l'Eglise. Finalement, la cause de l'oubli dans lequel il fut plongé durant près de quatre siècles serait plus à trouver dans son style, pas dans sa méticulosité mais plutôt dans la représentation de ses personnages que Mucha reprit bizarrement quatre siècles plus tard, trop stéréotypés, trop affectés, moins vivants que ceux de Raphaël, Vinci ou Michel-Ange dont les oeuvres étaient plus réalistes. Aujourd'hui, on le redécouvre avec émerveillement avec l'envie de dire « La Beauté, c'est lui »… Autre exposition incontournable de la rentrée, « Gauguin-Tahiti » au Grand Palais qui marque jusqu'au 19 janvier 2004 le centenaire de la mort de cet artiste maudit qui alla finir sa vie aux Îles Marquises. Cette exposition retrace les années passées par Paul Gauguin à Tahiti en 1891-1893 et 1895-1897 puis aux îles Marquises en 1901-1903, des périodes flamboyantes, stupéfiantes, angoissantes et mystiques durant lesquelles il exhala la beauté des Tahitiennes en allant à la rencontre de la nature et de lui-même. Passé du statut d'agent de change ruiné par le krach de l'Union générale en 1882, à celui de peintre sans le sou, réactionnaire dans l'âme, désabusé et anti-bourgeois, Gauguin alla d'abord chercher sa voie en Bretagne avant de la trouver loin, très loin, de la civilisation occidentale qu'il exécrait parce qu'on l'ignorait à Paris. Ayant vécu son enfance au Pérou où il conserva le souvenir des couleurs vives, le peintre fut ostensiblement attiré par le folklore de cette Bretagne encore sauvage à la fin du XIXe siècle, pas encore absorbée et viciée par la modernité. Là-bas, il s'enivra d'effets colorés et de sensations mais, se sentant encore trop près de la capitale qui lui refusait le succès, il éprouva rapidement le besoin de s'évader d'un monde où il ne trouvait pas sa place pour être enfin au plus près du paradis qu'il avait à l'esprit. Fuyant une civilisation européenne totalement pourrie à ses yeux, il estima dès lors que seules la sauvagerie de la nature et l'innocence des indigènes des îles lointaines étaient susceptibles d'assurer son salut. Ayant du sang inca dans les veines, Gauguin fut d'ailleurs vite rongé par le désir d'aller dans les paradis qui peuplaient ses rêves de Parisien peu apte à la vie citadine et ses contraintes. Après de courtes expériences ratées à Panama, à la Martinique et à Arles où il se brouilla avec Van Gogh dont la folie l'effraya, le peintre envisagea de se rendre au Tonkin et à Madagascar avant de choisir de se fixer à Tahiti. En fait, Gauguin le marginal, voulut à tout prix être au plus près de la beauté pure, mentalement, physiquement et surtout charnellement avec l'envie de vivre au contact de la femme indigène, c'est à dire à ses yeux la femme véritable, à l'opposée de l'Européenne façonnée par une morale bourgeoise rigide qui lui avait fait perdre son naturel, son vrai caractère et son attrait. Lors de son premier séjour à Tahiti, Gauguin se permit même de répudier sa compagne métisse qu'il trouva trop « civilisée » parce que, dans sa quête mystique, il n'y avait aucune place pour tout ce qui pouvait sembler édulcoré. Pionnier avant l'heure du tourisme sexuel tant décrié aujourd'hui, Gauguin trouva d'ailleurs à Tahiti l'occasion de vivre comme il l'entendait, à la manière d'un homme déterminé à vivre librement et surtout avide de luxure qui tel un coq au milieu d'une basse-cour multiplia les conquêtes, de préférence des jeunes filles vierges élevées au sein de familles encore très accueillantes avec les étrangers et donc par essence peu farouches. Tahiti ne fut malheureusement pas un émerveillement pour l'artiste qui fut vite confronté à l'hostilité des missionnaires ainsi qu'à l'administration coloniale et ses tracas. Cela ne l'empêcha pas dès son premier séjour de produire des chefs d'œuvre qui amalgamèrent son vécu à Pont-Aven et sa découverte du ciel bleu, des cocotiers et des plages de sable fin de ces îles du Pacifique.
Dans ses toiles et surtout dans son lit, les femmes de Tahiti, nues, soumises et sans complexes succédèrent voluptueusement à ces Bretonnes espiègles cachant leurs charmes sous leurs costumes folkloriques qu'il eut probablement du mal à conquérir. Gauguin prononça en fait avec son pinceau un hymne à la femme dans toute sa splendeur débarrassée des oripeaux d'une civilisation contraignante et ce, avec la dernière énergie d'un homme n'ayant plus à rendre de comptes à une société qui avait fait de lui un paria parce qu'il n'avait pas adhéré à ses critères. Son exil volontaire ressembla en réalité à une fuite en avant qui, loin de lui permettre d'échapper à ses angoisses, le rendit encore plus aigri en tant qu'homme. En tant qu'artiste, sa mutation, nettement plus intéressante quant au développement de son style, se concrétisa sur la toile par une explosion de couleurs pures et une envolée mystique propre à le transformer en démiurge surtout qu'il n'avait plus à supporter les avis des critiques ni éprouver le souci de vendre ses tableaux. A Tahiti, Gauguin ne fit que recréer le monde qu'il avait esquissé dans ses tableaux de la période de Pont-Aven pour donner à celui-ci une coloration et une atmosphère tropicale et lui conférer une profonde religiosité en s'inspirant des idoles locales. Là-bas, Gauguin synthétisa sans vraiment le savoir les acquis de l'histoire de l'art en mélangeant dans ses œuvres d'innombrables références stylistiques, égyptiennes, grecques, bouddhiques, classiques, maniéristes, romantiques, fantastiques et avant l'heure, surréalistes. Tant qu'il fut plongé dans ses rêves, Gauguin parvint à peindre avec un pinceau libéré des œuvres irréelles et sublimes mais face à la réalité, il se rendit vite compte que la civilisation qu'il avait fuie était en train de le rattraper et pire, de pervertir les indigènes. Ce fut alors comme un cauchemar pour le descendant des Incas décimés en masse par les Espagnols au XVIe siècle d'assister, impuissant, à l'anéantissement programmé de ce qu'il pensait être son havre de paix. Déjà, à son arrivée, la civilisation tahitienne n'existait plus qu'à travers les idoles et les objets sculptés qu'on trouvait encore à profusion dans les îles alors que la population subissait depuis près de vingt ans les influences de la colonisation. Gauguin fut donc forcé de se contenter d'un mode de vie où le farniente tenait quand même une grande place, en adoptant le comportement insouciant des Tahitiens et en goûtant la nature sauvage des paysages, ce qui était déjà beaucoup, tout en devenant obnubilé par la présence des esprits, un facteur qui s'avéra primordial dans sa mutation et dans le développement de sa peinture. Les esprits de Polynésie entretinrent ses rêves et ses délires et le conduisirent au pinacle de son art comme on peut le constater sans réserve dans son célèbre tableau intitulé « D'où venons-nous ? Où allons-nous » du Musée de Boston, une vaste fresque peinte durant son second séjour tahitien dans laquelle il mit tout ce qui lui restait de force et de passion. On peut imaginer qu'il s'agit là de sa vision idyllique du paradis terrestre avec cet homme nu recouvert d'un pagne qui au centre cueille un fruit avec autour de lui des femmes nues ou habillées, des animaux, une idole bleutée perchée sur un rocher et à droite de la composition, clin d'œil étrange à l'Impressionnisme ou évocation nostalgique d'un style qu'il aurait aimé voir triompher, Gauguin nu entouré de trois femmes dévêtues dans des postures rappelant étrangement le déjeuner sur l'herbe de Manet. Ce tableau, éclaboussant de puissance, d'exotisme et de spiritualité, fut l'interprétation d'un rêve inassouvi, l'expression d'un désir impossible à concrétiser qui laissa Gauguin exsangue et désemparé. Le réveil fut certainement brutal car, s'étant rendu compte que Tahiti n'était plus la terre promise, il fit une tentative de suicide en décembre 1897, au moment où il était en train de peindre son chef d'œuvre. Gauguin décida alors de se réfugier aux Marquises, où la nature et les indigènes semblaient encore à l'abri des affres de la civilisation occidentales. Mais là-bas, fatigué, bouffé par l'alcool et la maladie, Gauguin ne trouva plus la force de peindre et se laissa dépérir dans sa « Maison du Jouir » si détestée des missionnaires avant d'être emporté par les esprits qu'il avait vénérés sur la toile et craints bien plus que les gendarmes français venus l'enquiquiner de temps à autre. En fait, depuis une bonne décennie, Gauguin le tourmenté avait quitté le monde, celui où son langage demeurait incompréhensible aux autres, pour vivre obstinément à la manière d'un indigène n'ayant pas de soucis matériels. On peut douter qu'il fut en paix avec lui-même car, outre le fait que les indigènes étaient déjà confrontés à la modernité, sa quête d'un univers meilleur résultait d'un échec qui allait faire de lui, comme Van Gogh, un peintre maudit. On peut être certain qu'en rencontrant le succès à Paris, il ne serait probablement jamais parti vers des rivages aussi lointains et que son rêve véritable était en fait d'être reconnu comme un grand artiste. Toutefois, rien n'avait été comme il l'avait souhaité puisque son métier l'avait conduit d'abord à vivre comme un bourgeois avec femme et enfants et qu'il n'avait abordé la peinture qu'en amateur, ce qui, aux yeux d'autres artistes, et même ceux des peintres qui allaient révolutionner le monde de l'art, était un sérieux handicap. De fait, comme Guillaumin le fonctionnaire devenu riche grâce à la loterie, il fut tout juste toléré dans les milieux avant-gardistes de son époque et seuls quelques peintres de l'Ecole de Pont-Aven comme Emile Bernard, Paul Sérusier et quelques autres le considérèrent comme un maître à penser mais trop indépendant et caractériel, il ne sut pas s'imposer pour de bon comme un chef de file incontournable. A sa mort, ses biens furent vendus aux enchères à la grande joie des colons qui le détestaient et par chance, Victor Segalen, un jeune médecin de marine, sauva une grande partie du contenu artistique de sa maison en achetant sept toiles, de nombreux dessins et gravures ainsi que des panneaux sculptés qui échappèrent ainsi à la destruction pour atterrir finalement au Musée d'Orsay. Cette exposition permet de mieux situer Gauguin dans l'histoire de la peinture et surtout de le placer sur le piédestal de la gloire qu'il recherchait tant. Elle invite ainsi à une lecture approfondie de ses œuvres et sert sans détour à mieux appréhender le génie d'un homme déchiré par ses doutes, habité par ses démons, transcendé par sa folie, nourri par ses rêves, brûlé par sa passion, écorché par la vie, dégoûté de la société, raciste par ricochet, finalement fragile, minable et solitaire. Un homme mal dans sa peau au comble de l'abandon et aux idées parfois confuses comme Van Gogh, son compagnon de galère tant haï du fait qu'il lui avait brutalement renvoyé l'image de la déchéance. En désespoir de cause, il imagina trouver dans la drogue, l'alcool et le sexe le moyen de s'évader tout en se sachant perdu. A défaut d'avoir éprouvé de son vivant la joie extatique de la gloire, Gauguin sut au moins magnifier sa légende au-delà de la mort, comme Van Gogh avant lui ou Modigliani quelques années plus tard. Mais, à l'instant de son dernier souffle, on peut imaginer qu'il dut ressentir le goût amer d'un échec dur à avaler en se doutant probablement que sa gloire posthume ne profiterait en fait qu'aux descendants de ceux qui l'avaient auparavant maltraité et raillé à Paris, cette ville qu'il avait secrètement voulu conquérir. Toutefois, rien ne dit que le cours de son destin aurait changé si sa naissance avait eu lieu au début du XXe siècle parce qu'il lui aurait alors fallu le caractère d'un Picasso ou d'un Dali pour avoir le droit d'être glorifié de son vivant.
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