Vendredi 18 janvier, le temps est doux mais les affaires au marché aux Puces de Saint-Ouen restent gelées. Encore une fois, il n'y a plus qu'à se rabattre sur « Le Figaro » qui rapporte qu'Yves Rouart va enfin pouvoir récupérer les tableaux légués par sa tante, Anne-Marie Rouart, épouse du petit-fils d'Eugène Manet, frère du peintre. Cette dernière avait hérité de son mari une fabuleuse collection de tableaux impressionnistes dont elle avait désiré léguer l'essentiel à l'Académie des Beaux-arts, désignée comme légataire universel de ses biens dans le but de créer une fondation Denis et Annie Rouart avec également pour objet de confier au Musée Marmottan les principales œuvres de sa collection. Elle avait néanmoins ajouté dans son testament qu'elle transmettait ses meubles meublants à Yves Rouart.
C'est sur ce dernier point qu'une procédure s'est enclenchée afin de savoir ce qu'on pouvait entendre par « meubles meublants », désignés selon le Code civil comme des meubles destinés à l'usage et l'ornement des appartements, comme tapisseries, lits, sièges, miroirs, tables, porcelaines et autres objets de cette nature, notamment les tableaux et statues qui font partie du mobilier d'un appartement à l'exclusion des collections de tableaux qui pourraient être dans des galeries ou des pièces créées pour celles-ci.
A ce sujet, un arrêt de la cour de cassation d'octobre 1995, avait reconnu qu'une toile de Poliakoff accrochée dans un appartement était bien un meuble meublant, la valeur du tableau n'entrant pas en ligne de compte dans cette appellation.
Selon Yves Rouart, son oncle et sa tante avaient séparé leur collection en deux parties. La première comprenait les œuvres importantes, déposées dans les coffres du marchand Daniel Wildenstein, décédé récemment, et la seconde incluait les tableaux moins prestigieux qui étaient accrochés sur les murs de leur appartement.
Les exécuteurs testamentaires avaient néanmoins considéré que les tableaux ornant l'appartement constituaient une collection puisqu'ils se trouvaient dans deux pièces particulières, ce qui signifiait à leurs yeux qu'Yves Rouart devait se contenter de sept tableaux, évalués à 10 000 euros, qui étaient demeurés dans le reste de l'appartement.
Cette interprétation du code civil incita en mai 1996 Yves Rouart à assigner en justice l'Académie des Beaux-Arts et les exécuteurs testamentaires et à faire nommer un administrateur judiciaire pour rechercher plusieurs peintures provenant de la succession d'Anne-Marie Rouart qui selon lui avaient disparu.
En juillet 1999, sentant qu'il avait une chance d'être sur la piste de ces tableaux, Yves Rouart répondit illico à la publication d'un avis de l'Office des successions de la Ville de Lausanne recherchant les prétendants à la succession de François Daulte, décédé le 18 avril 1998, afin de produire leurs créances au greffe du tribunal du district de cette ville.
Olivier Daulte, fils du défunt expert de Renoir et de Sisley, avait reconnu que 24 des tableaux considérés comme ayant disparu de la succession venaient d'être découverts dans un coffre au Crédit Suisse de Lausanne loué par son père. L'Académie des Beaux-Arts exprima alors sa vive surprise avant d'accepter de remettre à Yves Rouart une cinquantaine d'œuvres en échange de la restitution par la famille Daulte des tableaux retrouvés à Lausanne.
Ces toiles sont encore bloquées en Suisse alors que d'autres restent à retrouver comme « La Chanteuse de Café » de Manet, estimée à près de 8 millions d'euros.
Ayant provoqué un certain malaise au sein du monde de l'art, cette affaire de tableaux disparus a permis notamment de mettre en lumière des pratiques plutôt bizarres de la part de certains grands marchands, la principale question étant de savoir comment ceux-ci ont pu être envoyés en Suisse au nez et à la barbe du service des douanes et sans l'autorisation des exécuteurs testamentaires de la succession d'Anne-Marie Rouart. Autre question restée sans réponse : qu'allait faire François Daulte de ces tableaux qui devaient en principe rester dans les coffres de Daniel Wildenstein?